ENTHOUSIASME
Par W. Nepigo le vendredi 22 février 2008, 12:27 - Lien permanent
Nom masculin. Est un emprunt savant de la Renaissance (1546) au grec enthousiasmos "transport divin", "possession divine", formé sur le verbe enthousiazein "être inspiré par la divinité". C'est un dérivé de l'adjectif enthous, forme contractée de entheos "animé d'un transport divin", composé de en "dans" et theos "dieu" (->athée, théologie).
- Au XVIe siècle, le mot est employé avec la valeur de l'étymon, au sens de "délire sacré qui saisit l'interprète de la divinité" (l'enthousiasme de la Pythie); à la même époque, enthousiasme est attesté avec le sens étendu de "transport, exaltation du poète sous l'effet de l'inspiration" (1546; Rabelais), d'où vient un emploi littéraire du mot en parlant de la force qui pousse l'homme à créer.
- Au XVIIe siècle, par une seconde extension de sens (1664, Molière), enthousiasme prend la valeur moderne d'"exaltation poussant à agir avec joie" (élan, mouvement d'enthousiasme), d'où le sens d'"admiration passionnée" (1689, Mme de Sévigné). Le mot est employé depuis le XVIIe siècle en parlant d'une émotion collective suscitant une excitation joyeuse (débordement d'enthousiasme). Enthousiasme a perdu, dans la langue courante, sa force originelle.
Dictionnaire historique de la langue française, sous la direction d'A. Rey. © Dictionnaires Le Robert, 1992
Notez la transition : on passe de "délire sacré" à "exaltation" pour en arriver à "excitation"; est-ce le mot qui a faibli ou nous qui nous dirigeons vers l'apathie ?



Commentaires
Dieu est vraiment mort...
Quant à l'apathie de la société française, elle est selon moi le pendant de son provincialisme. Ce n'est pas grave en soi, cela le devient quand on se refuse à cette évidence.
Et vous Walter, êtes vous un enthousiaste (vieille ou nouvelle formule) ?
Bon , par delà mon premier commentaire un rien lapidaire, je tiens à dire que l'enthousiasme est à mes yeux un sentiment très positif, même si ses définitions encyclopédiques oscillent entre possession et excitation. J'y vois plutôt un élan, un transport dans la pensée et l'action qui vient leur donner un sens et un sentiment de plénitude ou plutôt une forme d'épanouissement (un autre joli mot) puisque qu'on ressent dans cet enthousiasme du bon pour soi, comme pour ceux auxquels on s'associe (l'enthousiasme invite à jouer collectif). Le plaisir n'en est pas absent, car il est aussi affaire de beau et pas que de bon. Une idée, une théorie et son corolaire, l'action, enthousiasment quand elles se font belles car simples, constitutives d'une forme de gai savoir. C'est amusant, cela me fait penser à Gell-man qui explique qu'une façon de s'assurer la validité d'une hypothèse physique, pour improbable ou hétérodoxe qu'elle soit au moment où on la formule, est de s'en remettre à son esthétique, c'est à dire sa simplicité (ce qui ne signifie pas bien sûr facilité). Gell-man, qui n'est pas avare ni d'humour ni de joie, d'ailleurs, sachant se faire profond sans jamais céder à la gravité. Un enthousiaste sans doute...
Je parlais de Gell-Mann bien sûr, un homme avec deux "n"...
Bonjour Tremeur,
que Dieu soit mort, en voilà une indication supplémentaire... Quand je suis tombé là-dessus avant-hier, j'ai été partagé entre plusieurs sentiments, d'abord que cette évolution historique était peut-être la chose la plus triste que j'aie lue depuis plusieurs mois, et ensuite que cette évolution historique était justement une évolution historique et que cela m'apprenait/corroborait quelque chose sur mon époque.
Sur le plaisir dans l'enthousiasme : oui, bien sûr. Il est grisant de se sentir enthousiasmé par une idée, un projet, une action, cela confère du sens. Mais cette notion de sens devient suspecte aujourd'hui que l'idée même de vérité ne pèse plus grand-chose, le triomphe de Spinoza. On en a l'expression dans les critiques actuelles de publications comme le Financial Times ou The Economist qui critiquent la candidature Obama justement parce qu'elle génère de l'enthousiasme et qu'il va falloir gérer ensuite les déconvenues...
Gérer. verbe transitif. est un emprunt (1558) au latin gerere "porter (sur soi)"; le verbe comporte l'idée d'une activité propre du sujet et signifie aussi "prendre sur soi, administrer", par extension "exécuter, faire" (d'où gestum -> geste). (même source, je recommande!)
Où l'on passe du délire sacré créateur à l'apologie de l'exécution en "prenant sur soi"... Moi ça ne m'excite pas trop. Vous me direz ce n'est pas fait pour ça, justement :-)
Excitation, W. Nepigo, c'est une catégorie du XIX° siècle. Grande époque des "traité des excitants" et de la découverte du système nerveux, ou comment, à l'époque, se figurait-on la facon d'agir sur les hommes (puis les foules). On est dans le registre médical, dans la grande alliance des professionnels de la santé avec les politiques (tout ça mènera un jour au docteur Knock). Un épisode de la "biopolitique".
Je ne crois plus qu'on soit aujourd'hui dans un enthousiasme d'excité.
Alors quoi?
D'accord avec vous Xavier. Aujourd'hui on ne semble plus trop vouloir (mais attention, tout peut vite changer) mesurer la circonférence des crânes pour justifier de ses politiques d'expansion.
Mais bon, l'enthousiasme peut subsister autrement, dans une forme ni divine ni scientifique, mais humaine, tout simplement, avec son lot d'imperfection sous le coude.
Quant à savoir Walter si l'alternative à l'illumination c'est la gestion façon rond de cuir, sans qu'il soit possible de penser dans l'entre deux autre chose, je pense qu'il faut savoir raison garder. J'ose espérer quant à moi que notre époque peut accoucher d'une société raisonnée certes mais qui, évitant les écueils du scientisme ou de la "gestionnite", sache se préserver une part de rêve, un poil d'hubris, un rien de souffle.
C'est dimanche, j'ai envie d'y croire...
En passant puisque je parlais de lui auparavant, cette vidéo de Gell-mann extraite des formidables conférences TED ( http://www.ted.com/ ).
http://www.youtube.com/watch?v=UuRx...
Exact, bien vu :-) "excitation, emprunté au bas latin excitatio à la fin du XVe siècle, n'est enregistré par l'Académie qu'en 1762 et reste peu fréquent avant le XIXe siècle. Le mot désigne d'abord l'action d'exciter, d'où des emplois spéciaux en physiologie, en physique etc.; il se dit ensuite généralement (1817) en parlant d'un état d'agitation individuelle ou collective."
(pardonnez le caractère systématique du recours au dictionnaire, mais, n'ayant jamais étudié l'étymologie ni les langues anciennes, je m'y jette à corps perdu ces jours-ci!)
Alors quoi? Où va se nicher l'enthousiasme aujourd'hui? On peut encore, en plus de l'excitation, le repérer dans la passion et l'admiration : parler avec enthousiasme, un groupe de musiciens/une équipe de football suscitant l'enthousiasme... "Pas plus que les marchés, les Français n’ont manifesté un enthousiasme excessif à l’égard du nouveau président de la République." (Le Monde Diplomatique)
À titre personnel, je le lierais bien au trépignement solitaire devant un écran d'ordinateur en cas de découverte réjouissante :-)
Tremeur, je vous accorde bien volontiers la part de souffle pour ce bel après-midi dominical, au diable la gestionnite étriquée! Sachez en tout cas que vous n'êtes pas seul à vouloir du souffle, cela va bien finir par nous faire une petite prophétie auto-réalisatrice! J'irai regarder la conférence dont vous parlez.
Walter, je vous invite à jouer avec le site Ted.com, vous y trouverez des pépites, et accessoirement, de quoi passer un bon dimanche après midi. C'est plein de gens "enthousiastes" qui ont oublié d'être bêtes, n'en tirent aucune gloire, et nous font profiter de leurs lumières.
Tenez, histoire de faire dans le croustillant, amusez-vous avec Starck, sa conférence est en plus un excellent antidote pour tous ceux qui seraient inhibés en anglais...
http://www.ted.com/talks/view/id/19...
Alors peut-être l'enthousiasme collectif -et pourquoi pas individuel- est-il devenu un pic sur un diagramme en temps réel. Notre temps serait celui de la concurrence (imparfaite) des enthousiasmes, avec vibration à la clef...et parfois, "échec d'enthousiasme" :-)
Merci pour le site, Tremeur, c'est très intéressant.
Par ailleurs, désolé que vos commentaires ne se soient pas affichés directement, vous semblez aujourd'hui avoir une adresse IP qui ne plaît pas au filtre de ce site!
"cette notion de sens devient suspecte aujourd'hui que l'idée même de vérité ne pèse plus grand-chose, le triomphe de Spinoza"
alors là je ne comprends pas la référence à Spinoza sur ce sujet ? Est-ce à dire qu'il convient de confondre le vrai et le bien, de revenir au platonisme qui ôte tout doute ?
Re-bonjour edgar,
hum, il me semble que c'est surtout une belle bêtise de ma part... que vous corrigez vous-même :-)