"e-Homo"
Par W. Nepigo le dimanche 16 septembre 2007, 14:45 - technique - Lien permanent
- Avertissement - ce billet est long. La version complète est
en pdf,
tandis que ce qui suit n'est qu'un résumé.
Sur le site armees.com, consacré aux questions militaires, on trouve, entre
inquiétudes sur les possibilités de guerres atomiques, articles de généraux
salivant à la pensée d'essaims de nano-robots combattants et l'inévitable
rubrique « total forme », un
article
intitulé : « e-Homo : le nouvel homme du futur proche ». Il est signé
par Alexandre Nariniani, de l’Institut d’intelligence artificielle de Russie.
Je ne suis pas un grand familier des sites militaires, mais je dois avouer que
cet article m'a beaucoup impressionné et que je me suis senti obligé d'y
réagir.
Que dit-il? En deux mots, quelque chose dont on entend beaucoup parler depuis
déjà un certain temps : que la fusion entre l'être humain et les
technologies de l'information (TI) va donner naissance à une nouvelle catégorie
d'êtres que l'auteur appelle "e-Homo".
À bien des égards, je suis d'accord avec son diagnostic, qui vient confirmer et
élargir mes intuitions et mes peurs; la mutation a déjà commencé, les
interfaces homme-machine se développent.
L'e-Homo : l'homme supérieur, enfin?
Mais ce ne sont là que balbutiements en comparaison de ce qui, selon A. Nariniani, nous attend. L'e-Homo est vraiment le rêve de la puissance qui aurait enfin accouché de son « idéal » : omniscience, immortalité et... ubiquité potentielle grâce à la dissolution des frontières entre réel et virtuel.
Il est proprement grisant, pour un journaliste ou quiconque travaille dans la recherche, de lire pareilles perspectives de développement des capacités individuelles de traitement de l'information. Mais le prix à payer sera à la hauteur des bénéfices attendus : une transparence quasi totale de l'individu vis-à-vis de la société, en faisant un objet d'influence de plus en plus malléable.Cette tendance vers toujours davantage de contrôle, consubstantielle au développement du système technicien, est d'ailleurs clairement envisagée par A. Nariani dans son introduction :
« [...]la dépendance croissante de "l’e-Homo" vis-à-vis de son milieu, allant jusqu’au contrôle total. »
En effet, l'implantation de machines dans le corps humain suscite le spectre d'une dépendance potentiellement totale, comme l'indiquent Nariniani et le Dr Patrick Barriot, un colonel spécialisé dans les questions de sécurité, qui traçait en annexe d'un article récapitulatif sur les nouvelles technologies l'évolution probable de l'interface homme-machine :
1. La machine restitue des aptitudes perdues ou détériorées
2. La machine améliore les capacités sensorielles ou cognitives
3. La pensée dirige la machine
4. Le cerveau communique avec la machine
5. La machine décrypte les pensées
6. La machine dirige le cerveau
L'on se situe actuellement entre les phases 3 et 4, la suite est encore de la
science-fiction. Quoique
(en)...
Évaluer les risques
Les auteurs de ces deux articles, qui s'accordent pour signaler l'existence de risques fondamentaux dans cette évolution (le contrôle total de la personne humaine par des dispositifs techniques), se bornent à souligner l'existence de ces risques, sans les détailler. Il faut pourtant le faire! En gardant à l'esprit que de telles spéculations flirtent dangereusement avec le ridicule compte tenu de l'échelle des problèmes considérés. Je sollicite donc l'indulgence de mes lecteurs... et essaie tout de même.
Un premier point, culturel, concerne ce que je soulignais
précédemment au sujet des privatisations successives permises par les progrès
de l'exploration techno-scientifique et l'exploitation marchande de ses
découvertes (un dicton du business : « once it's measured, it's
done »). Dans la mesure où
qui dit relation marchande dit relation de contrôle, on
peut
se demander ce qu'un sentiment comme la confiance, la paix intérieure qu'elle
procure et la qualité de relation qu'elle permet pourraient devenir dans un
monde où chacun sera obligé de contrôler l'intégralité de ses relations aux
autres, en permanence.
Un second point : les problèmes sanitaires posés par le voisinage de plus en plus étroit entre nos corps et les machines posent la question de la possibilité brute d'une cohabitation entre eux. La polémique qui enfle actuellement sur les effets des micro-ondes hertziennes (GSM, WI-FI et autres standards de la communication sans fil), de la pollution génétique et hormonale, etc. ne présage rien de bon. Pourrons-nous supporter nos implants, ou, à terme, faudra-t-il tout remplacer pour cause de dégénérescence des tissus intermédiaires?
C'est que, au même titre qu'il est illusoire de parler d'identité strictement
limitée à l'individu (nous sommes, corporellement, le fruit de l'interaction
entre notre génome et son environnement, et, psychiquement, le fruit de notre
insertion dans la culture humaine), il est illusoire de séparer le
corps de l'environnement qui le fait vivre.
Or, depuis que nous considérons que la Terre nous appartient au lieu de
l'inverse, nos créations techniques ne cessent de dégrader un environnement
dont pourtant nous ne pouvons nous passer, pas plus que nous ne le maîtrisons
puisque nous sommes incapables de le dupliquer (cf l'échec du projet
Biosphère II
(photo))
. Les nombreuses espèces que l'on
continue de découvrir attestent de ce fait : non seulement nous
détruisons, mais nous ignorons ce que nous détruisons. Mais,
répondront Nariniani et tous les tenants du
transhumanisme,
quelle importance? La technique nous promet enfin de dépasser nos limites
corporelles, pourquoi s'interdire de le faire? Se dépasser, progresser : une
vieille lune pourtant! Qui rappelle l'absurde et éternel combat entre l'épée et
le bouclier. Aujourd'hui que l'épée est en mesure de détruire la planète pour
de bon, pouvons-nous en tirer les conséquences adéquates? Le pouvons-nous
vraiment? L'hypothèse la plus probable aujourd'hui est que
même ceux qui ne s'y résoudront pas seront poussés à dépendre toujours
davantage des machines
puisque nous sommes de toute façon en train de détruire un milieu vivant dont
nous ne sommes qu'un maillon et dont nous dépendons absolument sous notre forme
actuelle. La vie est mouvement et évolution, la technique est clôture : deux
élans de plus en plus contradictoires au fur et à mesure que la technique
parfait et étend son emprise.
Une « Migration de la Conscience » ?
Si le milieu change, alors nous devrons changer à sa mesure si nous voulons survivre. Le pourrons-nous? Cette question en amène deux autres si l'on parle d'un changement radical : existe-t-il une « nature humaine » qui soit indépendante du corps humain, et si oui cette entité est-elle transposable à d'autres « supports »?
Ce que l'on considère en général comme indiscutablement humain, c'est la conscience de soi, ou représentation de sa propre existence. Cette conscience de soi et du monde aboutit à ce que le psychanalyste et philosophe M. Benasayag nomme joliment la « fragilité », la perception à la fois de son existence et de la possibilité de sa non-existence. Pourtant, la forme, la nature, la composition, la structure de cette conscience sont l'objet de davantage de questions que de réponses.
À la question de savoir si cette conscience pourrait être indépendante du corps
humain, il me semble que la seule possibilité qui puisse valider une telle
hypothèse serait celle d'une conscience purement langagière - ou au moins basée
sur un langage, sous forme de programmation - adossée à une puissance de calcul
brute. Cetrte conscience ne serait pas celle d'un corps humain mais uniquement
de l'hémisphère gauche du cerveau, siège supposé du langage et du raisonnement
logique, couplée à des appareils de perception et d'émission. Il me semble
qu'une composante majeure de la conscience humaine est absente de ce schéma :
le temps. Nous sommes, humains, hantés par le spectre de notre
finitude; croissance, maturation, dépérissement, les trois âges de la vie, sont
notre lot commun; ce temps vivant est à la fois cyclique et linéaire, une sorte
de spirale... Alors que le dispositif de perception-communication que
représente e-Homo ne fonctionne, comme toute machine, qu'au long d'un temps
linéaire. Une « migration » de cette conscience du corps humain vers
un dispositif technique suppose donc, en l'état des connaissances actuelles
(pour autant que je puisse en juger) une perte, un
assèchement.
Une autre approche de la « migration de la conscience » consiste à s'intéresser au désir, qui joue un rôle fondamental dans la psyché humaine. G. Deleuze et F. Guattari, dans leur livre « L'anti-Oedipe », parlent d'une structuration machinique de l'inconscient par l'intermédiaire du concept de « machine désirante »; si ce qui produit le désir est machinique, alors il devrait être possible de reproduire sa structuration. Mais sa teneur, son sens (au sens de sa direction)? Le désir se forme et s'articule en fonction d'une configuration spécifique, intégrant à la fois sa production immanente et l'objet vers lequel il tend et qui lui est apporté par son environnement (aussi bien naturel que culturel). À nouveau surgit cette question de l'environnement : si celui-ci diffère, alors le désir diffère évidemment aussi. Toute « migration », si « migration » il y a, implique donc une modification profonde de l'objet de désir.
La question d'une « nature humaine spécifique » essentielle et
constante, que l'on pourrait du même coup transposer à notre convenance, me
paraît ainsi nulle, non avenue et relever d'une forme de superstition; parler
de l'homme comme d'une entité individuelle se suffisant à elle-même n'a pas de
sens (sauf pour la
propagande publicitaire mais c'est un autre sujet). Cet e-Homo n'aura de
toute évidence ni les mêmes besoins, ni les mêmes désirs, ni la même conscience
que nous.
On peut cependant, et je suppose que c'est ce qui est espéré, imaginer des
solutions intermédiaires. Peut-être y a-t-il moyen de trouver un modus vivendi entre
le règne biologique et le règne technique, le fameux « développement
durable » (pour le moment, une blague de très mauvais goût sous forme
d'oxymore). Le défi est sans exemple : nous sommes la première société de
l'histoire – corrigez-moi si c'est une bêtise – à tenter de s'auto-limiter...
Mais, croire que nous pourrions maîtriser un environnement technique dont nous
avons un besoin vital revient à faire la même erreur que de croire que nous
maîtrisons aujourd'hui notre environnement naturel : nous sommes en interaction
avec lui, et il nous maîtrise tout autant que nous le maîtrisons. Pour preuve,
les sueurs froides que chacun éprouve en constatant l'ampleur des dégâts que
nous lui infligeons et de leurs conséquences... pour nous.
Si « migration de la conscience » il y a, on peut d'ores et déjà affirmer un certain nombre de choses à son sujet :
- elle sera une modification profonde de ce qui est perçu, assèchement probable de la diversité des sensations contrebalancé par une montée en puissance de celles qui feront l'objet d'une médiation technique.
- Cette modification sera sans retour en arrière possible du fait de l'altération de l'environnement vivant qui aura été nécessaire à sa fabrication et à son maintien.- Cette montée en puissance se fera au prix d'une dépendance considérablement accrue vis-à-vis du système technique ambiant dans lequel nous vivrons.
Assèchement et dépendance collective comme prix de la puissance individuelle : y gagnons-nous? Une soumission aussi totale au système technicien nous rend-elle réellement plus puissants?
Surtout : sortir de l'humanité pour se fondre dans la technique sera-t-il possible sans mourir pour de bon? La question se pose au fur et à mesure que nous développons l'intelligence artificielle. Comme le dit très bien E. W. Dijkstra (en), « La question de savoir si un ordinateur peut penser n'est pas plus intéressante que celle de savoir si un sous-marin peut nager », autrement dit compter sur l'éventuelle empathie d'une intelligence artificielle - ou d'un e-Homo entièrement soumis à des impératifs techniques - pour nous préserver est commettre une lourde erreur. Rien, aujourd'hui, ne permet d'affirmer qu'une conscience de soi compréhensible par les humains et pouvant comprendre ceux-ci pourrait exister au sein d'un environnement purement technique et donc garantir, sous une forme ou l'autre, la perpétuation de la spécificité humaine sous une forme non-biologique... Au contraire.
« La nouvelle civilisation des "e-Homos" est trop proche pour classer cette question dans la catégorie de la science-fiction. Elle approche, on le sent déjà très bien aujourd’hui. Nous apportons nous-mêmes une contribution à sa formation. »
[...]
« Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. »
Cela vaut-il la peine de sacrifier la proie pour
l'ombre? Peut-on empêcher cela?


Commentaires
Bonjour Walter, la premier tiers de ce billet est excellent, après j'ai décroché. C'est dur de lire de logns billets en ligne. Peut-être une parution en 3 billets à suivre serait-elle plus efficace ?
Merci en tout cas pour cet aperçu
bonjour edgar,
merci de la suggestion, c'est ce que je craignais... Je mets une version en pdf avec une mise en page, ce sera plus confortable pour lire.
brrrrrr... ça fait froid dans le dos! excellent article. J'ai lu la version courte (j'ai du m'accrocher après un stick ;-) mais je vais surement impimer le pdf et suivre les liens dans l'article. agréablement impressionné aussi par ta plume que je découvre!
à très bientôt
man
au plaisir! :-)
Welcome to the Cybercorporation!
Il faudrait peut-être relire "Neuromancer" de William Gibson.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Neurom...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Willia...
Plus le temps passe et plus les thèmes de cet ouvrage aquierent une acuité singulière - ainsi leur traitement littéraire, car c'est un très bon livre. Beaucoup des inquiétudes et des problématiques que vous soulevez y sont en germe.
merci, je prends note.
Bonjour,
J'ai travaillé sur la question des nanotechnologies et j'en ai pondu un mémoire (Ethique & Nanotechnologie). Le thème du transhumanisme en fait partie, puisqu'ils veulent dans le cadre d'une convergence avec d'autres techniques "augmenter l'être humain"... Evidement c'est un projet totalement réactionnaire et c'est la que j'en viens à un de vos intertitre "le surhomme". Le concept de Surhomme (au fait je suis étudiant en philosophie) est un concept prix de Nietzsche et justement Nietzsche défend le surhomme qui s'élève et se modifie lui même par la domestication (éducation) à travers des procédures d'élevage (la culture d'une société) et non grâce à la technique et la science. Nietzsche critique vivement la technique et le machines et s'il doit y avoir un homme qui les utilisent parcequ'il n'accepte pas la mort ou tout simplement sa vie, c'est que c'est un homme du réactif, et non de l'affirmation, il ne s'agit donc pas du "surhomme", mais de "l'homme supérieur", que Nietzsche repousse.
Voilà, pour la petite précision. Sinon, je suis content de voir que de plus en plus de gens s'intéressent aux questions technique.
A bientôt.
Merci pour la précision qui a son importance, je modifie.
Bien à vous.
Drôle de technique par rapport à la discussion sur l'internet mais voici qq rapides commentaires.
> Aujourd'hui que l'épée est en mesure de détruire la planète pour de bon, pouvons-nous en tirer les conséquences adéquates?
L’humain peut détruire un environnement nécessaire à sa survie. S'il le fait, il disparaitra comme les dinosaures il y a 65 millions d'années et laissera la place pour des espèces animales plus résistantes a ces nouvelles conditions. Les dinosaures ont régné pendant 160 millions d'années et l'homo sapiens date de seulement 0.03 millions d'années et son plus vieux ancetre de 7 Millions d'années.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Évolu...
Pour l'e-Homo, les militaires ont du soucis a se faire pour les budgets publics quand on voit les difficultés de l'armée US en Afghanistan et Irak. Pour faire écrouler 2 Tour de 300 étages à N-Y il suffit a 20 hommes avec 20 couteaux plastiques de prendre le contrôle de 2 avions de lignes.
Laissez Nietzsche, le surhomme, reposez tranquille.
Mais, figurez-vous que je ne demande que ça, moi, reposer tranquille! Le pire est que j'aime plutôt ça et que je souhaiterais que ça se prolonge un peu... D'où cet article.
C'est peut être déjà fait, mais il faut lire l'essai "Totalement Inhumaine" de Jean-Michel Truong: comment l'intelligence issue du big bang devra transmigrer de l'humanité incarnée si elle veut perdurer. Dans un vecteur nouveau réside la possibilité de son salut : quitter le cerveau humain pour le réseau Internet... Résumé du bouquin:
http://www.jean-michel-truong.net/t...
A lire également l'article prophétique de Billy Joy sur l'apparition et les conséquences possibles d'une telle entité: "Why The Future Doesn't Need Us":
http://www.wired.com/wired/archive/...
Concernant le passage du cerveau de l'état biologique à l'état mécanique, un article très intéressant de Wikipédia qui listes les différents méthodes envisageables et qui pointes leur déficiences, notament au niveau de la "continuité personelle", en résumé la seule méthode qui ferait en sorte que nous restions la même personne àprès une telle intervention et celle des nanomachines.
http://en.wikipedia.org/wiki/Mind_u...
Pour ceux qui veulent savoir quand tout cela arrivera, un article de Wikipédia sur la syngularité technologique:
http://en.wikipedia.org/wiki/Techno...
Pour ceux qui veulent savoir comment tout cela peut évoluer dans un futur lointain, et notament comment l'intéligence arriverait à un tel niveau de complexité pourait revenir en arrière afin de "collecter" toutes les formes que l'intéligence ait put prendre par le passé (nous par exemple). Une fois complète il ne lui resterait plus qu'une seule chose à faire, renaître. Sous la forme d'un nouveau Big-Bang, ou peut-être du même en boucle?
http://en.wikipedia.org/wiki/Omega_...
http://www.youtube.com/watch?v=uWbP...
merci pour le lien; t'inquiètes, je ne me réveille pas tous les matins en pensant à ça!
Salut Walter,
Quelques réflexions en vrac suite à ton article. Depuis Descartes et La Mettrie, le thème de l’homme-machine a suscité bien des commentaires (des « comment-taire », pour parler lacanien). D’après mon ancien professeur de métaphysique, cela remonte même plus haut, à Hésiode ou même Parménide… Dans son dernier (volumineux) ouvrage, il revient sur ce qui a constitué un de ses sujets de réflexion préférés : la technique, considéré plus comme « seconde nature » de l’homme que comme une instance qui viendrait le menacer de l’extérieur, inséparable de sa dimension globalisante Raison pour la quelle il préfère parler de « techno-économique », là où Serge Latouche voit une « Méga-machine » (http://www.decroissance.info/Serge-...). Lambros Couloubaritsis : « J’ai essayé de montrer que la technique n’est plus un instrument de l’homme mais que la technique échappe au contrôle, car il est devenu autorégulé. Là, c’est un phénomène d’antagonisme permanent. Ce monde techno-économique est le véritable enjeu de ce monde actuel. Ce n’est pas un combat pour ou contre le néolibéralisme puisque tout le monde est néolibéral. Le véritable combat c’est cette puissance et comment la démocratie va pouvoir la maîtriser. C’est là que l’on entre des choses vers le monde. C’est que le système techno-économique est un système de globalisation. J’ai essayé de séparer dans cette mondialisation, ce qui est la globalisation techno-économique (qu’il faut considérer pour pouvoir la dépasser), de ce qui est la mondialisation qui répond davantage à des aspirations humaines. Cette mondialisation, c’est le rapport que j’ai au monde. Et le premier rapport, c’est le problème social, de l’environnement, de la culture… Comment faire émerger en démocratie ce monde-là ? Le livre de Beck sur le risque montre que ce monde techno-économique est lié au risque. Le problème est alors de savoir quel est l’enjeu du risque et jusqu’à quel point on peut risquer. Par exemple, dans le vote pour le traité constitutionnel, qui prend plus de risque, ceux qui ont fait ce traité ou ceux qui ont voté non ? Nous sommes dans une difficulté majeure : comment soumettre ce monde techno-économique grâce à la démocratie ? J’ai essayé de montrer que le politique devrait être réévalué pour qu’il prenne le dessus sur l’économique. Ce qui est paradoxal, c’est que le monde économique soumet cette démocratie. Jusqu’à quel point la démocratie pourrait le maîtriser alors que le monde économique est globalisé et plus puissant. Il n’est même pas uniforme puisqu’il y a des centres, il est archipélique et l’Afrique en est exclue » (interview intégrale sur http://www.afrikara.com/index.php?p... « La proximité et la question de la souffrance humaine. En quête de nouveaux rapports de l’homme avec soi-même, les autres, les choses et le monde », Bruxelles, Ousia, 2005).
Que cette techno-économie soit totalement inopérante (sur le plan macro ou micro) n’a ici que peu d’importance. Ce qui compte, (c’est le « rapport de rentabilité » qui permet une distance à soi, une non-proximité, qui soulage l’horreur éprouvée (le fantasme matricide) pour la matière corporelle, intolérablement condamnée à dépérir : le fantasme sous-jacent à toute prothèse technique est l’immortalité). (Un exemple, presque anecdotique : les techniques biométriques. Un collectif allemand a démontré qu’avec du matériel acheté dans le brico du coin on pouvait leurrer les détecteurs numériques d’empreintes digitales. Qu’à cela ne tienne, ces techniques sont en pleine expansion, et donc très rentables. Des techniques qui finissent par être intériorisées, devenant des « techniques de soi » qui permettent un « gouvernement de soi » d’un sujet inscrit dans un horizon d'obéissance (voir Frédéric Gros, « Foucault, Derrida, Deleuze : Pensées rebelles », in Sciences Humaines, n° spécial, 3, mai-juin 2005 : http://1libertaire.free.fr/LeGouver... et Edouard Delruelle, « Les techniques de soi chez Michel Foucault », in « Les philosophes et la technique », éd. Gilbert Hottois, Vrin, 2003).
Le principal danger, s’il en est, de l’idéologie transhumaniste et de son nano-baratin, tient dans le poids qu’ils peuvent faire peser sur nos représentations, qui naturalisent ce type de marchandises, et la fascination qu'ils peuvent susciter. Un documentaire (« Technocalyps ») diffusé au cinéma Nova (www.nova-cinema.org) tentait d’en démonter le discours. Le même soirée, la « réponse » de Ted Kaczinsky (« Unabomber », pour les intimes) à cette technologisation de la société était proposée dans un autre documentaire (« Das Netz » : www.t-h-e-n-e-t.com). Mais le mieux est sans doute de se référer à l’opus magnum du brillant mathématicien passé à l’écologie de la terreur sur « La société industrielle et son avenir ».
Le cinéma est sans doute un bon médium, éminemment technologique, en même temps qu’un bon reflet de nos propres fantasmes démiurgiques. S’il y est beaucoup question de la machinisation de l’homme, il avait jusqu’ici beaucoup exploré la figure inverse, l’humanisation de la machine (Voir par exemple : Wanda Strauven, « Le mécanoïde et l’androïde : deux faces du mythe futuriste dans le cinéma d’avant-garde des années vingt », http://www.erudit.org/revue/cine/20... mais il suffit de songer aux films de science-fiction qui ont abreuvé nos jeunes années). Un mythe de la machine qui a été relayé jusque dans la musique savante des avant-gardes (notes personnelles disponibles à qui est intéressé par ce sujet). La boutade de l’informaticien néerlandais Edsger W. Dijkstra remet finalement bien les pendules à l'heure. Elle coupe court, provisoirement et prématurément sans doute, au discours technicien, technolâtre ou technophobe, échevelé.
Bonjour W.Nepigo (sans d)
Eh bien voilà, je l'ai lu. C'était en effet une des direction de pensée de Deleuze et de Foucault, comme le dit Otesanek, et comme vous le savez. Moi, ça me vient de là, depuis une bonne vingtaine d'années.
Cela dit, il y a bien aussi, dans ce composé humain/silicium, un rapport nouveau au temps, qui produit de sacrés effets dans le présent.
Bonjour Xavier,
merci d'avoir pris le temps de parcourir ce texte.
Sur le nouveau rapport au temps, à quoi pensez-vous? Pour ma part le temps de l'informatique m'évoque surtout le temps indistinct de la fascination, dans le sens que lui donne P. Quignard dans son texte "le sexe et l'effroi", le lien de fascination que l'on trouvera entre un serpent et l'oiseau qu'il hypnotise, de prédateur à proie. Une sorte d'éternel présent. Mais c'est sans doute insuffisant puisqu'il m'arrive encore de quitter mon bel écran :-/
L'écran, ce n'est pas du tout de l'éternel présent, c'est l'effet d'opérations procédurales ou algorithmiques qui en constituent la doublure ou le revers ultramince. Ultramince, mais pas sans épaisseur, pas sans opérations d'arrière plan.
A quoi je pense? Je pense en particulier à la forme de matérialisation du temps de l'anticipation qu'est le rétroplanning, avec ses instruments et ses procédures: et voilà comment on fabrique concrètement l'homme des anticipations rationnelles avec ses feuilles de routes et ses lignes directrices. C'est cela, un concept performatif (et peut-être un concept tout court).
Cela commence à devenir drôle lorqu'on multiplie cela par 6 milliards de sujets de choix tout équipés, chacun intervenant dans le présent retroprojeté par son cheminement vers la production du futur.
L'homme qui pense et agit à rebours, c'est à dire en fonction des effets calculables ou 6 milliards de Gosplan libéraux simultanés, ça jette un étrange éclairage sur ce que chacun et tous font maintenant. Et sur ce qu'on voit de ce qui se fait.
C'est une des conséquences du passage du carbone au silicium dans la fabrication des composés humains.
PS: j'ai trouvé plusieurs versions de l'affiche. Quelle est celle qui vous a saisi?
"6 milliards de gosplan libéraux simultanés", la formule est savoureuse... Assurément une vision largement partagée. Connaissez-vous Adam Curtis? Anglais réalisateur de documentaires travaillant pour la BBC, il avait fait en 1992 une excellente série intitulée "Pandora's box" sur la rationalité scientifique et ses tragi-comédies. Le premier volet, c'est pourquoi je pense à lui, est un reportage en URSS peu avant son effondrement, avec visite chez les bureaucrates du Gosplan et l'histoire de ses absurdités.
http://video.google.com/videoplay?d...
Le reste de son œuvre tourne autour de ce thème, avec notamment une série assez géniale nommée "the century of the self" ou l'invention de l'individu rationnel...
L'homme semble cependant tourner un peu vinaigre, malgré tout son humour; son dernier opus, "The trap : what happened to our dreams of freedom" n'est pas du tout aussi caustique que les précédents, M. Curtis semble inquiet. Bien sûr, appliquer d'anciennes grilles de lecture à une situation humaine radicalement nouvelle ne sert à rien. Mais la question demeure : pouvons-nous préserver notre liberté et nos rêveries dans le silicium? Quand je vois l'état d'abrutissement - et d'autisme - dans lequel me mettent douze heures de rang devant l'ordinateur, j'ai des doutes.
Ah, oui, sur l'affiche : une variante (avec le nom de Walter juste à gauche du robot) de celle-ci!
http://duplave.freeblog.hu/files/fo...
Pour le reste, vous savez, l'anonymat sur internet, c'est vraiment très relatif...
Préserver "nos libertés " et "nos rêves"? Vous voulez dire celles et ceux de maintenant? Non, bien sûr. Ça restera sur une strate, à disposition des archéologues. On en inventera d'autres, avec la faculté de penser. Tant qu'il y a de la vie, le cerveau, appelons ça comme ça pour l'instant, ça n'est pas une ressource rare.
A propos, ou presque, le changement climatique, voilà encore un bel exemple de concept (performatif), qui va consommer pas mal de libertés et de rêves. Et produire des effets inattendus (de résistance, par exemple) qui en susciteront de nouveaux.
Il faut attendre que le sucre fonde. La durée et ses effets, c'est le petit grain de sable dans les projections. Voilà encore pour le rapport au temps.
Formidable cette boîte de pandore Walter. On aimerait qu'elle reste ouverte... Merci de m'avoir fait connaitre cela.
"Nous avons décidé que les gens voulaient des chaussures à semelles compensées. Mais le temps que l'industrie n'accroisse sa production, la mode était passée."
Qu'il est difficile dans une société rationnelle, pour la main pourtant si visible du gosplan de contrôler l'offre et la demande...Quelle extraordinaire illustration du caractère aberrant et vain d'une telle entreprise.
Xaiver, en somme, ce qui vous irrite (amuse ?), c'est cette forme de prédestination à laquelle nous contraindrait la technique, ou plutôt l'illusion qu'il en va ainsi ? Plus de place pour l'inconnu dans nos boules de cristal , pas plus pour le hasard dans cette somme de calcul, coincés entre des O et des 1. Platform shoes pour tout le monde, souriez, vous êtes heureux !
Non, non, ça n'est pas une illusion Tremeur. Le rétrodestin se démocratise techniquement, Et plus il se démocratise, plus il devient incertain. Plus il devient incertain, plus il faut agir sur lui de façon récursive, et ainsi de suite... En fin de compte, pas d'autre solution, ou d'autre mythe, dans cette perspective, que de prendre le contrôle de l'univers, ou pour le dire autrement, d'enfiler les habits du père du Big Bang.
Prochaine étape: le climat. Si rien d'autre n'arrive d'ici là.
Ça ne m'irrite pas du tout. Ça m'émerveille.
Oui, c'est fascinant. Pourtant je trouve que cela cadre mal avec ce que l'on commence à comprendre de l'évolution du climat et des systèmes homéostasiques qui le régulent... Les travaux de James Lovelock et les débats qu'ils suscitent sont passionnants de ce point de vue, mais ne laissent pas beaucoup de place au désir prométhéen :
http://en.wikipedia.org/wiki/Gaia_h...
Pour ma part je pense que l'hubris dont vous parlez, Xavier, est suicidaire collectivement. Mais je me rends bien compte que personne n'est prêt à agir autrement, ni ne le peux vraiment d'ailleurs... Je me rends compte aussi de ce que la tentation conservatrice pourrait signifier politiquement - d'autant plus que la nature, qui peut-être ne ment pas, ne nous récompensera en rien de l'épargner. Encore un très bon film sur la question : Grizzly Man de Werner Herzog, sur un écologiste américain amoureux des grizzlis en Alaska... Je vous laisse deviner ce qu'il lui est arrivé :-)
Ma solution pour vivre au jour le jour, si l'on peut dire : refuser la projection. Je ne me projette jamais dans l'avenir, car j'aime ne pas savoir de quoi demain sera fait. Je ne sais pas pourquoi j'ai toujours fait cela, ce n'était pas conscient au début... Mais quelque chose me dit que je ne pouvais pas en arriver à occuper une autre position politique que celle que j'occupe aujourd'hui avec un tel départ. La maîtrise, ce n'est vraiment pas mon truc. Ou alors pas longtemps, je m'ennuie vite.
Ne pas prévoir, comme impératif catégorique, est sans doute une façon d’exister dans le présent (mais vivre le présent comme imprévu conduit sans doute à pas mal de désillusions, à rater son train et ses rendez-vous, et ça ne règle pas le rapport au passé).
Le cerveau à la capacité -illimitée?- d’inventer des expériences variées du temps et de l’espace, et de se doter des outils qui leur donnent consistance (ou pas). La question devient celle les raisons d’en privilégier une, ou certaines, parce qu’on n’échappe pas si facilement à la variété des conditions d’expérience. Et les raisons sont indissociables des questions qu’on se pose, ou qui vous sont posées, à l’intérieur d’un problème que vous formulez.
Par exemple, quelles sont les expériences savantes du temps qui se généralisent, par quels moyens, et avec quels effets sur les actes présents? Il se trouve que cette question peut se poser -très concrètement- à celui qui a pour problème (disons professionnel) de couvrir l’actualité, et donc de repérer des sources pour saisir ce qui se passe. Et s’il pense que l’actualité est aussi constituée de manières d’exercer le pouvoir, sous tendues par des relations de pouvoir, que ces relations ont aussi des effets sur ce qu’on sait même approximativement, et sur la façon dont le sachant, on agit, alors ce problème devient aussi politique. Du coup, le voilà dans un rapport professionnel, avec le politique, qui devient partie intégrante de son problème, et dont il va donc falloir qu’il formule la singularité.
Bref, vous le voyez, une petite phrase peut nous entraîner très loin...Surtout un samedi.
PS: et, oui, l’hypothèse Gaïa ou plutôt la conception cybernétique du temps qui la fonde est très proche de ma façon d'analyser le présent (quoique je serais incapable d’en tirer des conséquences scientifiques). C’est aussi la conception, ou le schéma, qu’Hayek (qui a fréquenté les werneriens) a introduit à peu près simultanément en économie, et c'est une des raisons de le considérer comme un grand penseur (quoiqu’il en tire des prescriptions qui dépassent de beaucoup les limites de l’hypothèse).
Sur le présent à vivre comme imprévu : je me permets de vous corriger en disant que refuser la projection ne revient pas non plus à ne rien prévoir, chose possible et sans doute amusante pour un personnage littéraire à la Bartleby mais guère vivable pour un occidental individué de 2008 (j'effectue cette précision spatio-temporelle car je pense que les individus des sociétés "traditionnelles" étaient plus libres de cet aspect des choses puisque beaucoup était déjà donné. Ils l'étaient moins sur d'autres).
Il est plutôt question pour moi de trouver un juste milieu entre les impératifs de la vie en société et la mythification de soi. Refuser d'entrer dans une identité trop étanche. Refuser la projection passe plutôt, pour moi, par ne pas me satisfaire de l'illusion de savoir qui je suis - et donc ce que je suis censé faire, il n'y a pas loin de la projection au projet. Cela n'exclut évidemment pas l'étude du passé mais pose la question de l'identité sous la forme d'une recherche libre, non téléguidée par la peur. C'est évidemment un enjeu de pouvoir, le premier d'entre eux peut-être, car cela suppose de résister un peu aux multiples projets qu'ont les autres - et surtout ceux qui vous aiment - pour vous, et en retour d'être capable de ne pas plaquer sur autrui ses propres projections. C'est difficile, mais y parvenir libère beaucoup de disponibilité à soi et aux autres, le jeu en vaut la chandelle!
Sur l'actualité : c'est très intéressant de parler de cela dans le cadre de cette discussion. Voyez-vous, je suis un peu journaliste, la question de savoir ce qu'est l'actualité se pose donc souvent à moi... Et je ne me sens jamais autant pertinent que lorsque j'écris des textes à la première personne, entre reportage et éditorial. Sinon j'ai trop le sentiment de faire le jeu de telle ou telle structure de pouvoir - État, UE, collectivité locale, entreprise... de parler au nom d'une institution, et par là de contribuer à légitimer son existence. De faire rentrer ma parole dans des habits trop grands et trop solennels pour elle, de lui conférer un pouvoir qu'elle n'a pas à avoir (en-dehors de sa pertinence intrinsèque, des résonances qu'elle peut susciter). Ou alors je fais vraiment de l'investigation et je rapporte des faits, des faits, des faits, et là je me considère plutôt comme une sorte d'historien du présent, tenu à la même rigueur que n'importe quel scientifique. Mais, comme je suis perfectionniste, il ne m'arrive pas souvent de trouver des journaux prêts à me publier car j'ai besoin de trop de temps et de place. Et je reste toujours hanté par la question de la coupe : ne parler que des "grands hommes" et de leurs faits et paroles revient à donner une vision mythique et fausse de l'histoire, ne parler que des masses et des statistiques fait passer complètement à côté de l'esprit d'une époque, de sa singularité non-traduisible en termes actuels. Entre une vision du bas Empire romain sous l'angle des budgets militaires ou la vision qu'en proposent les fragments du Satyricon de Pétrone, il y a un écart phénoménal!
Sur le pouvoir : j'ai, vous l'aurez sans doute remarqué, la plus grande méfiance vis-à-vis des institutions. Je pense que c'est parce qu'elle permettent d'échapper à la responsabilité qu'on a de soi-même, donc aussi vis-à-vis des autres. En termes juridiques, je suis contre la notion de personne morale, cette psychopathe à qui l'on confère les mêmes droits qu'une personne physique. Il y a beaucoup à inventer, je trouve, du côté de la participation; bien plus que les procédures de consultation du public une fois que les vraies décisions sont prises qui ont cours en ce moment. J'espère que c'est une question de génération; parmi les associations écologistes, par exemple, les associations récentes sont beaucoup plus horizontales que les vieilles (Greenpeace a quasiment la structure institutionnelle d'une entreprise, Les Amis de la Terre ont beaucoup moins de niveaux hiérarchiques). Bon, vous me répondrez que ce n'est là en réalité qu'une décentralisation du pouvoir et que celui-ci s'exerce dorénavant de façon beaucoup plus intime, que la "responsabilité" est aussi le lieu du pouvoir, le gouvernement de soi dont nous parlions au début... Et dès lors je quitte le jugement et la prescription pour en revenir à l'observation toute nue. Nous verrons bien.
Sur Gaïa : je suis content que vous connaissiez cette approche, je trouve ça très passionnant et fertile à tout point de vue. Sur l'analogie avec Hayek : je serais bien en peine de commenter, n'ayant à peu près rien lu d'autre sur lui que des anathèmes ou des louanges sans nuances, et ne me représentant sa pensée que sous la forme d'une sorte d'apologie de l'organisation spontanée doublée d'une critique radicale du volontarisme politique. Sur le parallèle avec Gaïa, j'espère qu'il ne commet pas l'erreur majeure commune à beaucoup d'apologues du laissez-faire d'établir une analogie entre les lois de la sélection naturelle interspécifique (celles étudiées par Darwin) et celles qui régissent la sélection intraspécifique (entre les humains). Elles sont en effet différentes, a fortiori pour les humains puisque notre évolution devenue culturelle a un rythme infiniment plus rapide que l'évolution naturelle (d'où les inconvénients pour la nature, d'ailleurs).
Pour finir : qui sont les werneriens? Je trouve une avalanche de Werners célèbres!
Bien à vous,
Walter
J'ajoute que M. von Hayek est mentionné dans le dernier film de Curtis, "the trap"... Et que ce film parle assez exactement de ce dont nous discutons :-)
http://video.google.com/videoplay?d...
Pour les "werneriens": pas facile de trouver les bons lorsqu'il y a dérapage du claviste. Il s'agissait des "wieneriens" (Norbert)! Allez savoir si c'est Weber (Max) ou Werther (le jeune) qui m'a fait dactylographier ce mot-valise...
Pour Hayek: Non, il ne confond rien, précisément. Mais on peut très bien s'en passer. Cela a juste été un point de bifurcation nécessaire, pour moi, pour comprendre ou saisir - et dire- un peu ce qui se passait sous Thatcher, puis sous Blair et avec quels effets sur l'UE (notamment la stratégie de Lisbonne). Il a fallu se confronter à un peu d'économie. Cela dit, c'est comme pour tout penseur: ne jamais commencer par aller le lire ni chez ses amis, ni ses ennemis, ni ses commentateurs.
Quant au journalisme, je suis plutôt confronté à des problèmes de la vieille école: des faits, des faits, des faits. Établir des rapports entre des configurations de faits intéressants et des publics. Produire de informations utiles aux actions de sujets libres. C'est suffisamment compliqué.
Et je ne parle pas du pouvoir, mais des relations de pouvoir, et de l'exercice du pouvoir, c'est à dire des pratiques. En effet, il y a beaucoup à inventer.
Bonne journée
Et , versant économie, vous avez peut-être remarqué que le sarkozysme, lui,-qui reste largement une énigme à déchiffrer- établit des rapports avec Sen et Stiglitz...
Allez, je vais aller regarder ce Curtis, que je vous remercie de m'avoir fait découvrir.
Eh bien, ce Curtis est une drôle d’expérience: à croire que nous avons (lui et moi) effectué une trajectoire persque isomorphe, sans doute parce que le problème est formulé à peu près dans les mêmes termes diagnostiques, mais en passant parfois par des bifurcations différentes (j’ignorais totalement l’effet Laing sur la psychiatrie américaine).
Je vais aller regarder la suite. Merci encore.
Enchanté que cela vous plaise!! Pour ma part j'ai regardé tout ce qui était disponible de lui, je trouve son approche prodigieusement intéressante, finaude et vivifiante. Il a vraiment beaucoup renouvelé ma façon de voir l'histoire et le sens de l'engagement politique, je lui dois beaucoup...
Apparemment le bonhomme est aussi un cas particulier : il était professeur de sciences politiques à Oxford et, s'ennuyant, est parti faire de la télévision. Il dit avoir fait ses classes dans des émissions de mi-journée de type "chiens écrasés", dont il dit qu'elles ont été très formatrices pour lui en ce qu'elles lui ont appris à devoir traiter même le sujet le plus assommant de façon drolatique, ce que l'on retrouve dans ses films... Si vous aimez, "The Century of the Self" est génial, peut-être son meilleur. Bon visionnage!
Avertissement liminaire : ce qui suit n’est que le produit bâclé d’un égarement dominicale qui tient plus du vagabondage que de la réflexion. L’auteur de ces propos tient à s’en excuser pour les lecteurs sensibles.
Walter, je comprends votre disposition pour ne jamais remettre au lendemain incertain ce que le jour peut vous offrir. « Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie » disait Ronsard, et pourtant je ne me suis jamais senti capable de m’abandonner à ce carpe diem. Ce qui m’intéresse dans les roses de la vie c’est plutôt le hasard qui décide de leur couleur et assure leur caractère multiple jusqu’à l’infini, cela flatte le regard nous fait nous sentir moins seul. Cela porte y compris à se tourner vers demain, fatalement, tout en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur de l’histoire. Plutôt « Rrose selavy » que « roses de la vie » en somme…
Dès lors ce qui m’enchante, moi aussi, ce sont les combinaisons qui se créent au fil du temps répondant à une logique pour le moins aléatoire, et de chercher malgré tout à y retrouver des répétitions, des hoquets, des invariants, comme dans toute bonne logique chaotique, même si prévoir est difficile compte tenu du nombre infini de rétroactions engendrées. La quête de sens est d’autant plus ardue dans ce système, ou plutôt ce réseau qui lie des destins façon billard à bandes multiples. Dieu est bien mort, Xavier, et rien ne semble vouloir s’imposer à tous impérativement et harmonieusement, malgré nos efforts laborieux. Alors le climat, comme nouveau lièvre dans la course à l’évolution ou aux évolutions ? Ceci ou autre chose pourvu que se mette en branle le désir de faire ensemble, d’attiser l’intelligence collective, de créer de nouvelles dynamiques et advienne que pourra ? C’est cela ? J’aimerais à ce propos que vous en disiez plus Xavier.
Quoiqu’il en soit, il y a de quoi s’émerveiller et je sens bien que c’est de ce côté qu’il faut fouiller un peu, l’automatique, les réseaux, la géonomie, la cybernétique, l’homéostasie, etc., notions que je n’ai pas assez abordées quant à moi jusqu’à présent. Question de culture initiale sans doute, mauvais aiguillage à la base mais j’essaye péniblement de rectifier…
Donc lire entre autres: Prigogine, Lovelock, Gell-man, Wiener… et Hayek bien sûr, un peu plus avant. D’autres noms ? Y aurait comme du plain sur la planche. Tant mieux.
A propos, sur l’homme machine, il me semble que ce qui constitue une dimension difficilement dépassable par la technique est la nécessaire relation à un environnement, d’ailleurs tout autant nécessaire à nos rêves semble-t-il. Voilà peut-être de quoi freiner un peu l’élan de ceux qui nous voient déjà téléchargés sur le réseau.
Sur le changement climatique, Tremeur; je dirais plutôt que nous assistons, ou participons, à l'invention d'un dispositif mondial intéressant, dangereux, et aux conséquences imprévisibles. C'est un moment de problématisation (qui vient de loin, et certainement, en tout cas, de la chute du Mur).
Quel(s) type(s) d'homme va-t-il susciter, fomenté au moyen de quels instruments, et engagé dans quelles relations avec quelles façons de formuler les questions?
Voilà quelques interrogations qui sont, pour moi, d'actualité. Et qui dessinent des configurations de faits à explorer, et donc, comme on dit, un corpus.
Pour le reste, ou ce qui a précédé, et dont ces questions proviennent en partie, il me semble que le corpus de Curtis, s'il n'est évidemment pas complet (on peut procéder autrement), est très bien construit.
Là dessus, je vous conseille au passage un livre que j'ai lu il y a trente ans, et qui m'a fait beaucoup d'effet, notamment pour sa façon de procéder, d'analyser: consciences sous influence, de Stuart Ewen.
Merci Xavier pour ce conseil de lecture. Je vais voir si je peux me procurer cet ouvrage car il semble difficile à trouver... En anglais peut-être...
Je crois comprendre que vous voyez dans le changement climatique l'occasion pour le système mondial et sans doute ses acteurs les plus influents, les plus prescripteurs ou manipulateurs, de se trouver un nouveau lièvre l'amenant à dégager au mieux un nouvel équilibre, au pire, de sombrer dans le déséquilibre. J'ai pourtant l'impression à vous lire que l'optimisme l'emporte, ou l'émerveillement pour reprendre vos mots. Si c'est bien cela, je partage avec vous le refus de concevoir ces mutations dans une causalité linéaire, et, compte tenu des rétroactions multiples qu'elles vont engendrer, des coups de pied de l'âne en chaîne qui seront induits, on se trouve bien en peine de prédire le plus sombre ou le plus clair. Reste que, le spectacle fascine, mais on ne saurait pas plus se complaire dans un attentisme totalement contemplatif. Il y a des leviers, des obstacles ou contraintes qui peuvent contribuer aux rebonds, à l'action, et je pense définitivement que l'UE est un des outils de cette nature.
Tremeur et W. Nepigo: je ne suis pas sûr de partager votre enthousiasme sur les nouveaux rapports, qui se consolident sous nos yeux, entre l’homme et “son” environnement.
On peut certes se réjouir d’y voir un instrument de limitation, ou de falsification, des modalités de l’action sur des “sujets de choix rationnels”. Mais on peut aussi y lire les règles de construction de nouvelles façons d’agir sur les sujets, qui se généralisent déjà, à travers l’aménagement de leur environnement. (Et cela signifie sans doute produire simultanément de nouveaux sujets gouvernants et de nouveaux sujets gouvernés).
Agir massivement sur l’environnement, le fabriquer (et cela aussi à une longue histoire, ou une généalogie, qui n’est pas celle que Curtis a choisi de raconter) c’est précisément ce que nous sommes en train de nous préparer à faire: agir corrélativement sur l’environnement et les sujets de choix. Ou gouverner simultanément, et corrélativement, pour l’environnement et le marché. Avec, par exemple, de nouveaux indicateurs pour mesurer la vérité des actes.
C’est évidemment très intéressant et nouveau. Et il y de quoi être émerveillé par cette capacité des humains, et ici de l’humanité, à inventer sans cesse de nouveaux problèmes et de nouvelles technologies .
Mais s’émerveiller, c’est aussi regarder de très près, tout en conservant, tout de même, une bonne distance de sécurité. C’est comme cela que procédait, par exemple, l’emerveillement très actif de Walter Benjamin.
Quand on parle du loup...
http://www.strategie.gouv.fr/articl...
Quand on parle du loup, en effet. Mais on pourrait trouver, je pense, un certain nombre d'organes politiques où des réflexions de ce genre agitent les programmes.
Vous savez, quand je dis que je suis "fasciné" par les nouveaux rapports entre l'homme et son environnement, il y entre une grande part de peur et de doute (d'où le titre du blog, d'ailleurs). Vous savez que je ne crois pas à une seconde à la capacité de l'homme, qui pourtant n'en est pas dépourvu, à "gérer l'environnement". Il lui faudrait pour cela être un Dieu extérieur, ou vivre sur la Lune : le simple impact de nos observations sur un système dont nous faisons partie nous prive complètement de tout espoir de modélisation fiable. Travaillant de près sur cette question, je constate que l'intégration de la préoccupation environnementale par les entreprises n'aboutit évidemment pas à une remise en cause de la domestication technique du vivant (ce n'est pas à une unité économique que l'on peut demander cela), et qu'au contraire la dégradation des ressources constitue pour elles autant de nouveaux marchés comme le montre le document que vous indiquez, où M. Pujol souligne abondamment la pertinence d'attribuer une valeur marchande aux écosystèmes malgré les difficultés rencontrées pour cela (et pour cause). Cela me rappelle cette interview d'un ponte de Shell qui expliquait que notre seule chance de s'en sortir était de laisser le marché TOUT réguler : l'eau, l'air, les forêts, etc. pour qu'il n'y ait plus d'"externalités".
Outre la bêtise du raisonnement, on imagine sans peine ce que ce genre d'aspiration à la totalité peut donner au niveau politique.
Et il n'y a pas que M. Shell : je vois de plus en plus souvent citée, et de plus en plus légèrement, la phrase de Gandhi "soyez vous-même le changement que vous aimeriez voir dans le monde" ou quelque chose comme ça. Il avait probablement raison : il est inique de demander aux autres ce que l'on ne peut donner soi-même. C'est, de plus, probablement une sécurité contre l'appétit de pouvoir. Mais en venir à exiger cela revient à refuser tout sens à l'action collective; il ne nous reste plus qu'à devenir prophètes. Certains s'y sont essayés.
Entre la dissolution dans l'économie et la dissolution dans le mysticisme, il reste de la place pour une réflexion sur les outils. Je reste intimement convaincu que notre liberté présente et future réside dans l'apprentissage de l'auto-limitation. J'avais essayé d'écrire quelque chose là-dessus,
http://blog.nepigo.net/post/2007/07...
Pensez-vous que cela soit crédible?
La phrase de Gandhi: je l'ai entendu hier soir dans 'the west wing"! C'est, dans ce contexte, une variation sur "ne te demande pas ce que l'Amérique peut faire pour toi...".
Et rassurez vous, il nous reste à devenir bien autre chose:-)
Pas mal :-)
C'est bien, "the West Wing"?
The West Wing: ça montre, une fois de plus, que les Américains,ici via hollywood, gambergent drôlement sur la façon dont ils sont gouvernés. Et que la matière les intéresse.
La manière dont c'est fait vaut le détour.
Espérons que la gamberge américaine les porte à voter autrement qu'avec les pieds prochainement...
Xavier, émerveillement n'est point béatitude, bien sûr. Regarder la fourmilière humaine s'ingénier à dégager de nouvelles orientations et à forger des outils pour y parvenir est une source infinie de fascination. Se résigner à la contemplation et s'en remettre à la providence ou ce que vous voudrez pour que cela nous porte vers des horizons plus cléments, n'est pas une solution en soi. Et je pense moi aussi, comme Walter, que si l'on y prend pas garde, certaines de ces nouvelles relations qui se dégagent entre l'homme et son environnement sont porteuses de risque et de doute
Quant à savoir Walter s'il faut s'en remettre à l'individu pour nous éviter le pire, et à sa capacité à s'autolimiter, je vous avoue que j'ai quelques doutes... Je suis sans doute trop pessimiste anthropologiquement.
Esprit d'escalier:
W. Nepigo, je ne crois pas qu'il soit exact, ni très euristique, de dire que la relation marchande est une relation de contrôle -et donc de la traiter comme telle, mais aussi de schématiser le contrôle dans ces termes. C'est projeter dans le passé (les années 1920-30) des -instruments d'analyse qui en sont l'effet (et l'algorithme de cet effet, les points singulers par lesquels passe sa construction-, est compliqué à formuler).
En revanche, pour la relation de concurrence, très différente, c'est sans doute un analyseur plus efficace.
Que la relation marchande ne soit pas une relation de contrôle?
Le contrôle est certes quelque chose qui dépasse la simple sphère du marchand, qui génère une réalité au sein de laquelle le marchand peut exister; mais ce dernier n'a-t-il pas besoin du contrôle pour exister?
Je ne vous apprendrai rien sur le processus de marchandisation de quelque chose ou quelqu'un : toutes les marchandises existent par la capacité du marchand à en monnayer l'accès, donc d'avoir les moyens (physiques, légaux, symboliques) d'interdire celui-ci le cas échéant... On est bien là dans une relation de contrôle, de force.
Sinon il y a aussi la vieille - mais toujours pertinente à mon sens - critique marxiste de la marchandisation/réification, qui dit que pour qu'une chose ou un être soit marchandise, il faut que cette chose soit reproductible à l'identique (vous remarquerez que la reproductibilité à l'identique est aussi le critère de validation d'une découverte en sciences "dures"), ce qui signifie tenter de créer quelque chose de mort puisque la vie change tout le temps. Un animal, par exemple, ne devient une marchandise que lorsque vous l'attachez ou l'enfermez (cela vaut aussi pour un homme). L'apparition du marché agro-alimentaire suit celui des méthodes de conservation, d'immobilisation biologique des aliments. Ce n'est pas pour rien que l'or, métal rare et d'une stabilité parfaite à l'échelle de la vie humaine, est depuis toujours la marchandise par excellence...
Maintenant, sur le reproche que vous m'adressez (anachronisme de l'instrument d'analyse) : j'ai pourtant l'impression de ne pas trop succomber au fantasme cybernétique façon années 50, Orwell... Mais je n'ai pas le temps de creuser cela tout de suite, je le ferai sans doute demain ou lundi. Bon WE
Alors prenons ça par un autre bout: une société d'échange marchand (ce que nous ne sommes plus) et une société de concurrence (ce que nous sommes devenus en attendant autre chose), ce n'est pas la même chose, et on n'y agit pas de la même façon, avec les mêmes instruments, sur les mêmes objets. Quoique dans notre cas l'une ait précédé l'autre, ce qui laisse des traces, ou a produit, sur les marges de la première, des matériaux de construction dont s'est saisie la seconde pour s'édifier. Par exemple de la matière complexe, c'est à dire de la matière à contrôle. Bon, raconté comme ça, ça a un petit côté SimCity.
Et je ne suis pas sûr que Marx soit très utile pour penser cela (en revanche, sur les flux financiers, peut-être).