Ah, s'évader!
Par W. Nepigo le dimanche 22 juillet 2007, 12:00 - Lien permanent
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Colombus Isle, Bahamas
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Mon enfant, ma soeur, Songe à la douceur D'aller là-bas vivre ensemble! Aimer à loisir, Aimer et mourir Au pays qui te ressemble! Les soleils mouillés De ces ciels brouillés Pour mon esprit ont les charmes Si mystérieux De tes traîtres yeux, Brillant à travers leurs larmes. Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté. (Extrait de L'invitation au voyage, Baudelaire) |
Au contraire, le voyage selon Baudelaire promet de bien plus vastes perspectives : la paix de l'âme aussi bien que la mort, la douceur aussi bien que les mystères, l'amour aussi bien que les larmes. Et je n'oserais prétendre le résumer davantage.
Cette distinction correspond à mon avis à la différence existant entre tourisme et voyage. Le touriste stricto sensu est quelqu'un qui organise son voyage : certains prévoient ainsi quasi heure par heure leur périple avant même d’avoir mis les pieds dans le pays! Pour parvenir à une telle capacité de prévision ils doivent recourir aux services que leur propose l’industrie touristique. Au Club Méditerranée, on a affaire à une approche qui tend à maximiser l'efficacité de la détente, un microcosme de la performance dans la relaxation. Dans ce sens-là, le touriste est un pur consommateur de services, c'est en tout cas ainsi qu'est construite l'offre de l'entreprise Club Méditerranée. Les saveurs, les cultures, les couleurs se fondent pour offrir au client une « expérience » de vie, quelque chose qui se rapproche de l'expérience d'un casino ou d'un parc d'attraction, une expérience de divertissement pur monnayée. M. Bourguignon, PDG du Club de 1997 à 2003, était PDG d'Eurodisney entre 1992 à 1997.
Je pense que ce qui caractérise le plaisir de ce touriste-là, c'est sa vocation utilitaire. Dans la mesure où les vacances sont le pendant du travail, elles sont traversées par le même rapport au temps : maximiser le retour sur investissement. Quand on ne dispose que de deux semaines pour découvrir un pays et que l’on veut être en mesure de prétendre le connaître, de l’avoir « fait », il va falloir se rendre dans un maximum d’endroits identifiés comme importants (les guides de voyage sont là pour ça), typiques ou spectaculaires. On en trouve une illustration manifeste dans la citation suivante : « Le code de plaisir utile signifie que nous évaluons nos vacances à l’aune du profit que nous en retirons – qu’avons-nous appris, quelles découvertes spirituelles ou émotionnelles avons-nous expérimentées, quelles nouvelles sensations ? […] Les dollars que nous dépensons en voyage sont une sorte d’investissement visant à accroître notre capital humain2 » (le simple fait d’appeler notre histoire personnelle « capital humain » souligne assez clairement le mode de pensée de ce monsieur). L’évasion se voit ainsi rattrapée et assimilée par l’idéologie du développement personnel... De tels touristes n’iront à l’étranger qu’à condition de pouvoir en ramener quelque chose qui leur soit utile : de belles photos à montrer à leurs amis, des anecdotes piquantes, une introduction au bouddhisme, un beau bronzage, de la décoration exotique...
Mais de telles pratiques utilitaristes ne sont pas spécifiques aux usagers de l’industrie touristique : je me souviens ainsi très bien d’avoir croisé, quand je vivais au Vietnam3, des touristes occidentaux, souvent jeunes, qui me choquaient par la grossièreté avec laquelle ils se comportaient vis-à-vis du pays qui les accueillait, ne prenant que le meilleur et ne se souciant pas des conséquences de leurs actes. Certains étaient pourtant sur la route depuis longtemps.
Nous sommes tous plus ou moins concernés par ces pratiques dans la mesure où, touristes, nous voyageons avant tout pour notre plaisir. « Le tourisme se distingue du voyage en ce qu'il implique dans le fait du voyageur, d'une part le choix délibéré du but, d'autre part le souci de satisfaire son agrément 4 ». Tout l'enjeu est donc de parvenir à concilier cette recherche de plaisir avec le respect de la dignité de l'autre, la dignité de chacun s'arrête où commence celle d'autrui, c'est valable aussi bien en Belgique qu'en Thaïlande. Mais l'éloignement de la mère patrie semble faire oublier à certains ces règles soi-disant universelles... Et l'on ne parle ici que des personnes physiques, les personnes morales (entreprises, associations...), elles, n'ont que faire de ce genre de considérations.
Ces comportements sont
d’autant plus regrettables que je trouve le voyage un mouvement merveilleux et
nécessaire. Un décalage, un pas de côté, une affirmation de son
autonomie5 mais aussi une exploration : ce que
je nommerai « voyage » n'a rien à voir avec l'exotisme, il s'agit de
la découverte de l'altérité. Partir, c'est aussi rencontrer. Et nul besoin de
partir aux antipodes pour cela, il peut être plus aventureux d'aller saluer son
voisin que de se rendre sur une plage des Caraïbes ; en revanche, il est
vrai que la solitude aiguë de celui qui se déplace dans une culture étrangère à
la sienne pousse à aller vers l'autre. Alors, quitte à changer de milieu,
pourquoi ne pas partir loin ?

Commentaires
"Dans son secteur le plus avancé, le capitalisme concentré s'oriente vers la vente de blocs de temps "tout équipés", chacun d'eux constituant une seule marchandise unifiée, qui a intégré un certain nombre de marchandises diverses. c'est ainsi que peut apparaître, dans l'économie en expansion des "services" et des loisirs, la formule du paiement calculé "tout compris", pour l'habitat spectaculaire, les pseudos-déplacements collectifs des vacances, l'abonnement à la consommation culturelle, et la vente de la sociabilité elle-même en "conversations passionnantes" et "rencontres de personnalités". Cette sorte de marchandise spectaculaire, qui ne peut avoir cours qu'en fonction de la pénurie accrue des réalités correspondantes, figure aussi bien évidemment parmi les articles-pilotes de la modernisation des ventes, en étant payable à crédit."
- G. Debord, "La société du spectacle", Folio, p.152.
Je conçois ( ou plutôt apprécie) quant à moi le "voyage" de deux façons : ou bien c'est vivre ailleurs, tout simplement, et cela implique qu'il faille du temps, pour s'imprégner d'un endroit, de ses habitants, de leurs us, de leur vues (un an est un minimum; deux sont préférables)...
Ou bien, c'est un déplacement, étiré dans le temps et l'espace, le paysage défilant, ponctué de quelques courtes haltes, le temps d'une pause, d'une brève rencontre, d'un dépaysement, d'un émerveillement... une sorte de fuite ou d'évasion. Assez beat en fait.
à Animal Lecteur :
Merci pour la citation, on ne peut plus appropriée. G. Debord reste le meilleur peintre du cauchemar moderne. Triste victoire.
à blabla :
je suis d'accord avec votre double définition. Dans le cas de la première version, le voyage est en effet bien plus intérieur, c'est une acclimatation, avec ses crises, ses euphories, ses soubresauts... Dans mon cas (Vietnam, l'endroit le plus distant culturellement où j'aie dû vivre), l'organisation du temps a été la suivante : trois mois d'euphorie, de saturation par la nouveauté, puis trois mois d'abbatement total où je constatais que je n'étais plus un touriste et qu'il allait me falloir vivre là, dans cette culture que je ne connaissais que si peu, entouré de la communauté expat française moisissante et aigrie... Puis, après 7 mois, commençant à faire des rencontres, à parler la langue etc., je commençais à remonter la pente, et rentrer au bout de 9 mois a été un déchirement terrible dont j'ai mis des mois à me remettre, cétait beaucoup trop tôt. Qui a dit que le voyage était de tout repos... Mais que d'enseignements sur soi-même!
La seconde version est en effet on ne peux plus beat, pour ma part je reste un grand amoureux du voyage en stop pour cette raison.
Deux ans de résidence c'est en effet le temps nécessaire à une réelle acclimatation, aux rencontres véritables, aux liens... ce sans quoi un sentiment bien amer d'inachevé vous envahit, une forme de perte de soi, puisqu'on n'est pas encore vraiment quelqu'un d'ici, mais plus vraiment non plus de là...
Quant aux beat, il est vrai que sauter dans des trains en marche, surtout pour faire Roubaix-Chateauroux, ce n'est plus ou pas vraiment cela. Je pensais d'ailleurs que le stop était tombé en désuétude, à voir si peu de personnes sur le bord des routes. Ravi de voir que cette pratique persiste. Quoiqu'il en soit, ce type d'échappée, ne peut vraiment se concevoir que seul. Dès lors qu'une famille se crée, tout cela s'éloigne, et certains plaisirs avec (pour en trouver d'autres, assurément !).
Très beau texte. Je crois pour ma part que chaque rencontre est un voyage, un pays à découvrir, il y en a qui sont plus difficiles que d'autres. Je n'ai jamais autant appris sur moi-même que depuis que je n'ai plus peur de me donner aux autres, que je n'ai plus peur d'être en position de faiblesse ( = "devoir" rester en position de force). Pour qu'un rapport s'établisse, il faut déjà évacuer toute dualité (différence/compétition), et appréhender l'autre comme une partie de soi-même. Je voulais rajouter une phrase de Gunther Anders, tirée de son livre "Le monde comme matrice et comme fantôme"(1956) : "Pour le touriste, ce qui compte n'est pas d'y être, mais d'y avoir été".