Bioéconomie : pour une économie du vivant
Par W. Nepigo le mercredi 11 avril 2007, 12:15 - technique - Lien permanent
La bioéconomie est une discipline systémique qui intègre l'ensemble de l'environnement dans son approche, des apports en énergies solaires et telluriques aux déchets finaux. Contrairement à la vision économique dominante actuelle, elle ne considère donc pas que nous vivions dans un monde potentiellement illimité. Au contraire, en intégrant le concept d'entropie issu de la thermodynamique, la bioéconomie pose en termes de mesure énergétique la capacité des écosystèmes à se renouveler, et donc, évidemment, le degré d'intervention humain au-delà duquel l'exploitation de ces écosystèmes dépassera le seuil de soutenabilité, la technique humaine étant considérée comme un "catalyseur", c'est-à-dire un accélérateur des réactions de dégradation de l'énergie.
Pour commencer, je vous recommande un premier article de vulgarisation que l'on pourra lire avec profit pour une présentation de cette approche : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=21811
Si l'on veut ensuite approfondir, on peut télécharger l'un des livres du principal inventeur de ce mode de mesure, Nicholas
Georgescu-Roegen.
La conclusion de Georgescu-Roegen est schématique mais claire : on ne pourra échapper à une décroissance matérielle.
Se pose dès lors le problème du mode retenu pour entreprendre cette
décroissance matérielle. Des critiques s'élèvent déjà, très virulentes, pour
contester l'idée même de décroissance économique comme c'est le cas du dernier
livre de Claude Allègre (voir le débat entre Dominique Voynet et lui sur cette question) mais aussi, de
façon plus mesurée, d'un article de Mauro Bonaïuti contestant les idées de simplicité
volontaire et de décroissance économique :
"J'essaie quelquefois d'imaginer ce qui adviendrait si l'Occident s'adaptait soudainement au niveau de la consommation moyenne que suggèrent mes amis critiques envers la consommation. Cela serait une bénédiction pour les écosystèmes mais une catastrophe pour les revenus et pour l'emploi".
Pour éviter la récession économique, Bonaïuti prône l'évolution de la
société vers l'exploitation des "biens relationnels" (industrie de la
connaissance/de la formation, services à la personne, etc.), terminant avec une
certaine emphase sur un :
"la décroissance matérielle sera une croissance relationnelle sociale et
spirituelle ou ne sera pas".
Une première critique : la constitution d'une marchandise, quelle qu'elle soit, passe par une chosification de son objet, un contrôle marchand de son accès. Opérer une "croissance en termes de biens relationnels" me paraît donc très susceptible d'aboutir au cauchemar entrevu par H. Selby Junior dans son livre "Le Saule" (The Willow Tree) : à un vieux SDF pleurant de solitude qui s'attable près d'elle dans un fast-food de New York, une jeune fille noire répond :"tu veux parler? C'est 10 dollars!"
Seconde critique : opérer un "découplage" entre croissance économique
et croissance matérielle est déjà perçu comme une priorité dans un
domaine-clé : les transports (Commission Européenne dans son Livre
Blanc sur le transport de 2006, voir mon billet "Transports à
Outrance"). En effet, les transports sont aujourd'hui le secteur dont la
contribution aux émissions polluantes augmente le plus rapidement.
De plus, c'est un secteur fondamental pour le commerce : pas de croissance
du commerce de biens matériels possible sans une croissance des transports, et
les infrastructures actuelles sont de plus en plus engorgées. Le "découplage"
entre croissance économique et croissance des transports serait à cet égard le
signe évident qu'un découplage entre croissance économique et croissance
matérielle est possible. Mais, pour l'instant, on ne voir rien venir...
Alors, décroissance matérielle, décroissance économique ou les deux? Les
répercussions en termes politiques d'une telle problématique sont vitales pour
quiconque est un peu attaché à la démocratie et l'état de Droit, au calme et à
la douceur. En effet, il est possible d'opérer une décroissance volontaire tant
que l'on dispose de marges de manoeuvre suffisantes. Mais la réduction de ces
marges de manoeuvre du fait du massacre des écosystèmes (notamment marins)
risque d'aboutir à des solutions d'urgence, dont on sait historiquement
qu'elles ne présagent rien de bon en termes de liberté : une réponse
d'urgence sera nécessairement, vu son poids actuel, une réponse de type
technique. Donc une réponse en termes de contrôle : contrôle des
populations, rationnement, etc. Voire même, si l'on se laisse gagner par la
panique, un régime de type "éco-totalitaire" dont vous imaginez tout le bien
que j'en pense.
Dans le doute, je préfère donc opter pour une décroissance économique : mieux vaut la pauvreté que la dictature.
