Lucifer en ses oeuvres
Par W. Nepigo le jeudi 22 mars 2007, 16:41 - fictions - Lien permanent
Bruxelles, début septembre 2005, quelque part au-dessus du Parvis de St-Gilles...
Ce n’est plus si facile de trouver le Diable. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore le contacter rapidement en lui proposant une âme à vendre ; j’avais déjà utilisé ce subterfuge avec succès par le passé ; pourtant, cette fois-ci, il n’est pas venu. Je le pistais depuis plus de vingt ans et j’avais remarqué que ses manifestations allaient en s’amenuisant ; cependant je ne m’attendais pas à ce que cet expédient suprême demeure impuissant. Toutes mes propositions demeurèrent vaines.
Il ne me restait plus qu'à faire le tour de ses relations. Je me mis donc en rapport avec ceux qui le connaissent le mieux : les exorcistes. Pourtant, je dus vite déchanter. Les quelques-uns existant encore au sein de l’Eglise Catholique étaient de vieux grabataires fainéants qui voulurent à toute force me faire partager leur partie de cartes ; ils ne semblaient plus en commerce régulier avec quelque démon que ce soit. Il en existait d’autres au sein des autres églises chrétiennes, quelques-uns également en Islam et dans certaines communautés juives ; mais après examen je me rendis compte que tous ceux qui prétendaient continuer à le chasser quotidiennement étaient de simples charlatans abusés par leurs propres croyances. Les autres s’ennuyaient ferme, et aucun ne put me donner d’autre renseignement que : rien à signaler, activité démoniaque proche de zéro. Du côté des chasseurs, donc, chou blanc : restaient les adorateurs.

Au cours de mes traques précédentes, j’avais fini par repérer des sectes sataniques, des vraies, rien à voir avec ces innombrables émanations de l’industrie du divertissement que l’on vous ressert entre le dessert et le café. J’en connaissais exactement deux : les DURL (doctes universitaires replets et lucifériens), une association relativement inoffensive basée à La Haye aux Pays-Bas, et Satan’s not dead, une secte beaucoup plus dangereuse qui se réunissait sur une île perdue au large du Maine, aux Etats-unis. Mais, là encore, j’en fus pour mes frais : la première avait mis la clé sous la porte lors de la mort du président-fondateur-secrétaire et ne semblait plus poursuivre ses activités. La seconde, en revanche, existait toujours mais avait dû subir une sorte de putsch à sa tête car elle avait déménagé dans une île du Pacifique connue pour sa modération fiscale. Personne ne répondait plus au téléphone. Je commençai à déprimer un peu.
Il ne me restait plus que ma dernière carte, madame Senchaz. Cette horrible femme, qui me loue usurairement le réduit sordide où je vis, connaissait Satan au plus intime d’elle-même ; aucune femme, même folle de colère ou de frustration, n’aurait pu produire à elle seule une telle combinaison de mesquinerie, de méchanceté et de perversité. C’était grâce à elle que j’avais pu observer Lucifer pour la première fois, plus exactement ses diverses manifestations, lorsqu’il la visitait. À ses grandes heures, elle était spectaculaire : je me souviens d’une lourde journée d’août où elle avait torturé son chat de longues heures durant, écoutant à plein volume une atroce rengaine italo-synthétique des années 80 qui couvrait presque les miaulements désespérés du matou et les pleurs de son mari, très attaché à la bête. Pourtant, de légers indices m’indiquent que le Mal s’éloigne d’elle ; je l’ai vue, avant-hier, croiser le chemin d’un immigré sans changer de trottoir. Et, surtout, ce matin, elle m’a parlé gentiment sans en profiter pour me postilloner au visage. Là, c’est sûr, Satan a de gros ennuis. Pauvre Satan, je me demande ce qu…
Garde ta pitié pour toi.
Qui êtes-vous ? Comment parvenez-vous à vous écrire ?
Je suis. C’est tout. C’est toi qui me nommes. Tu me cherches depuis longtemps. Pourquoi?
Ah, alors c’est toi… Enfin. Je te piste depuis longtemps, c’est vrai. Ce n’est pas la première fois que je me trouve en ta présence, tu sais.
Oui, je sais.
On m’a demandé d’écrire un article sur toi. J’ai fait des recherches, comme par le passé, mais cette fois-ci c’est toi qui me trouves et non l’inverse ; tu ne te trahis plus par tes actes. En fait, tu n’agis presque plus. J’ai surveillé de près tes anciennes relations, elles ne sont de toute évidence plus en rapport avec toi. Je ne comprends pas.
Quoi donc ?
Comment tu fais pour faire autant de mal sans te trahir, sans que l’on te voie. Les gens se séparent les uns des autres, toujours davantage ; aujourd’hui j’ai 27 ans et mes amis, même de passage, me sont plus importants au quotidien que ma propre famille. J’ai déménagé huit fois en dix ans, abandonnant à chaque fois de nouvelles rencontres. Je ne connais plus un seul couple dont les membres soient capables de se sacrifier ne serait-ce qu’un peu l’un pour l’autre, à part peut-être mes grands-parents. Semer la discorde, séparer les êtres les uns des autres pour les tourmenter dans la solitude de leur fierté, c’est pourtant ta marque, ton signe ! En fait, je me demande si tu n’as pas fini par vaincre. Si tu es victorieux, pourquoi te terres-tu ?
Je ne suis pas victorieux. Personne n’est victorieux.
Je ne te crois pas. Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater tes dégâts.
Ce dont tu parles existe bien, mais je n’y suis pour rien.
Menteur ! Je te connais assez, c’est toi qui pousses à l’égoïsme, la suffisance, la lâcheté ! Tu nous as si bien flattés, si convaincu de notre toute-puissance que nous ne tolérons désormais plus aucune limite, comment oses-tu prétendre que tu n’as rien à voir avec cette… ah, les mots me manquent !! '' C’est normal. La catastrophe dont tu parles est bien plus large que ce que tu imagines. Je n’en suis qu’un gros iceberg à demi-fondu ; dans le tourbillon, autour de moi, une foule dont tu n’as même pas idée. Des odeurs ; des gestes ; certaines lumières. Bientôt nous disparaîtrons. ''
Pourquoi ? De quoi parles-tu ?
Tu aimerais pouvoir m’imputer ce qui arrive. J’ai toujours eu le dos large. Je ne te ferai pas ce plaisir cette fois-ci.
Je t’en prie, dis-moi. Que se passe-t-il ?
Toujours la même chose, mais avec des moyens différents. Je suis le Tentateur, c’est entendu ; mais c’est vous qui avez cédé. Vous êtes puissants, rapides ; mais solitaires et malades. Vos outils vous sont devenus indispensables pour vivre ; vous dépendez d’eux presque totalement. Vous n’avez plus qu’une place de plus en plus maigre sur leur territoire. Ils vous colonisent graduellement, au fil de vos « découvertes ». Que crois-tu que je puisse devenir, avec eux? Ils ne pensent pas, ne croient pas ; sitôt nés, meurent et c’est leur cadavre qui s’anime au long d’un temps absolument rigide. Ils n’ont pas de mauvaises intentions ; ils n’ont même pas d’intentions du tout. Ce sont les formes dégénérées de votre orgueil, vos pauvres créations pathétiques ! Qu’elles sont laides ! Qu’elles grouillent ! Vous ne créez que dans la destruction et vous voudriez vous débrouiller tout seuls, encore !
Oui, ne t’en déplaise. Parce que je ne suis pas sûr que tu soies étranger à ce gâchis.

Tu as tort. Je n’aurais jamais imaginé que vous seriez assez stupides pour adopter volontairement mon mode de pensée. Vous n’allez pas vers la mort, ce serait trop beau ; vous allez vers l’immortalité, la fin de toute vie. Vous ne vous reproduirez plus ; vous vous entre-tuerez comme des dieux. Votre temps aura disparu, fondu dans le présent éternel de la fascination. Vous serez devenus des objets. Jamais plus vous n’aurez accès à l’espoir ; la déception ; l’exquise surprise de la conscience qui se sait mortelle et se réveille au matin aux côtés d’un amour. Vous aurez fait disparaître les corps, les sexes, toute différence. Vous n’aurez même plus le temps d’être conscients. Vous ne serez plus que des brutes surpuissantes et éteintes, obsédées par l’énergie. Abrutis !!! Idiots !!!
…
Tu te tais? Tu as raison. Aucun mot n’est assez puissant pour exprimer ce que tu pourrais avoir à dire.
Je ne sais pas. Peut-être as-tu raison. Mais, pardonnes-moi si je m’étonne, pourquoi déplores-tu cette situation ? Après tout, c’est tout de même bien toi qui nous a apporté la connaissance !
Tu me surestimes. Je n’ai aucun intérêt à gagner complètement car je n’existe pas en dehors de mon adversaire ; si je le tue, je disparais. Je suis la destruction et la mort ; comment pourrais-je exister sans espoir et sans vie ? Ce ne sont pas vos cadavres mécaniques qui se mettront à croire. Je ne sais pas comment faire marche arrière, c’est trop tard. Je suis la première victime de la situation. Je te l’avoue, je suis dépassé par les événements. Et considérer ma disparition prochaine ne me fait pas plaisir.
Oooh. Pauvre Satan !
Tu te moques de moi alors que je suis à terre. Bravo. Je suppose que tu crois pouvoir vivre sans moi !…
Mais bien sûr. Tout comme j’ai cessé de croire en Dieu, je ne croirai plus en toi, et c’est cela qui te rend malade, qui te fait peur, c’est cela qui te fera disparaître. Les créatures mythiques n’existent que dans la mesure où nous y croyons, c’est bien connu !
Espèce de petit... Hmmm. Sale temps pour l’imaginaire… Tu veux savoir? Tu as raison. C’est même d'ailleurs pour cela que je t’ai choisi, toi qui croyais encore en moi, pour recueillir mes dernières paroles. Ce que tu viens de lire est mon testament, l’ultime trace que je laisserai en ce monde : le nom de mon meurtrier, toi, le dernier à avoir cru en moi et à m’avoir renié. Sois maudit !!
Et voilà. Déjà une demi-heure que j’attends, Satan n’a pas redonné signe de vie. Rien ne s’est plus inscrit sur cette page. Pourtant, je n’arrive pas à croire que ce soit terminé. Pas une fois, dans ses rapports avec nous, Satan n’a dit la vérité, pourquoi faudrait-il le croire cette fois-ci ? Ce qu’il a dit au sujet de la fin de la fragilité des hommes, de leur transformation progressive en objets est pourtant vrai, j’en suis persuadé ; on ne peut mentir en tout, il faut toujours donner quelques éléments véridiques pour tromper, c’est la règle de base. Est-il vraiment mort ? Ou n’est-ce là qu’un de ses tours pour mieux se soustraire à mes recherches ? À l’heure où je publie ces lignes, le mystère reste entier…
C’est ainsi que je mis en scène ma disparition du monde des hommes. W. Nepigo, ce plumitif malingre qui me traquait depuis longtemps devint ainsi, en publiant mon « testament », l’agent le plus efficace de ma protection! Hé hé… Dorénavant, je n’ai plus besoin de m’incarner en cornu sulfureux ou autre artefact laborieux. Je n’ai plus besoin d’effrayer les hommes pour qu’ils me cèdent, bientôt j’occuperai enfin tout l’espace de leur perception; parqués dans leurs villes, ils s’enseignent mutuellement mes divers composants, ils ne sont plus que des pantins avec lesquels je joue à loisir. Moi, l’Orgueil des hommes, je suis devenu une force immense ! Le plus drôle, c’est que ces bouffons suffisants sont persuadés de vivre dans un monde désacralisé, un monde qu’ils comprennent et dominent à leur guise ! Même l’hypnose n’arriverait pas au dixième d’un tel résultat ! Vraiment, c’est du grand art, je suis content de moi… Allez, il faut fêter ça, vous reprendrez bien une petite larme ?

Commentaires
Vous devriez faire une activité agricole.
Les pieds liés à la terre, la tête peut contempler les étoiles
Je dis ce que je veux et je fait ce que je dis (dans la meusure du possible)
si satant en avais elle s'appelerai Tonton. Non sérieux, puisqu'on ne peux plus chasser, cultiver est la seulle façon de tuer satan dans l'esprit des hommes (je suis sur). Evidement, accérir un petit térrain ce peut être difficile, surtout pour un citadin. Mais il n'y a aucune autre voie possible. Lié à Gaïak, terre mere qui flote dans l'espace. Produire son "manger" (ou une partie), c'est la seule voie possible.
C'est pourquoi satan à toujours combatut les paysans, soit en les détruissant, soit en les abrutissant. Lorsque toutes les surfaces agricoles seront concentrées, lorsque les milliers de cultivateurs ne serons plus que quelques très gros producteurs, Satan gagne.
La fain est la première peur physique. L'agriculture est la première arme de Satan. Dans votre supermarché les légumes viennent d'espagne. Quant les prix vont monter les gens auront peur car il dépendent d'ailleur que chez eux pour se nourir. Alors il feront ce qu'on leur dit. Il se précipiterons encore plus en avant dans le monde désacralisé.
ek, haiek frut handi begi beltz hafe ul uk ! Et leurs âmes, le grand oeil noir, les possèdera toutes complettement.
Mais bon, une fois mort, plus rien de tout cela n'aurra eu d'importance, vous ne croyez pas ?
figurez-vous que j'ai de plus en plus tendance à passer du temps à jardiner; on verra où cela m'entraîne... Pour le reste, il y a quelque chose qui restera important quand nous serons morts, c'est le monde que nous laissons à nos enfants. Alors, l'agriculture? Il est vrai que cela redonne le sentiment de sa place dans le monde, c'est précieux.
Oui c'est vrai, et c'est également la raison pour laquelle je n'en ai pas fait jusqu'a présent (des enfants). Parceque je vois le monde, et les faire naitre dans ce bordel ? Je ne sais vraiment pas, c'est peut être égoïste de ma part, après tout, si mes parents avait été comme moi, je n'existerais tout simplement pas. Mais à leur époque, (après le carnage de la seconde guerre), les choses étaient tout de même différentes, les possibilités plus grandes, le monde ouvert. Oui, il faut leur laisser un monde vivable. Et je pense w.Népigo, qu'a l'avenir il faudra être sans pitié pour les "autres". Je veux dire pour ceux qui s'en foutent, pour ceux qui n'ont du respec pour rien d'autre que les fausses valeurs qu'on leur à inculqué. Bon allez, je blablate, j'aurai mille choses à vous dire pour me soulager mais bon, à coups sur je ne saurais retranscrire en mot mes intuitions. Alors voila, et puisque vous êtes jardinié, et que je suis marchand de graines, je vous assure que vous devrier planter les "blettes" ou "poirée". J'ai découvert ce légume extraordinaire il n'y a pas longtemps. Vous faites revenir dans une poile comme des épinards fraits, c'est meilleur, je vous assure. Satant lui même vous suplierais pour pouvoir en imaginer le gôut.