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  <title>La technique et la peur - fictions</title>
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  <description>Les innovations technologiques nous donnent un pouvoir d'intervention immense sur notre environnement et sur nous-mêmes. L'humanité est ainsi devenue une &quot;force géologique&quot;, capable d'influer sur des paramètres aussi énormes que l'évolution de la température de l'atmosphère terrestre ou la biodiversité planétaire. Notre nombre, couplé à la puissance de notre technologie, nous a permis d'accéder à cet état, pour le meilleur comme pour le pire. Pour le moment nous découvrons avec effarement que ce serait plutôt pour le pire; faut-il pour autant céder à la peur? La peur est un indicateur précieux du danger qu'il ne saurait être question d'éviter; aussi ce blog a-t-il pour vocation d'étudier ce danger et ses multiples implications. Mais la peur est aussi un état qui nous rend particulièrement sensibles à la manipulation et amoindrit nos capacités de jugement. Ce blog se propose donc, en plus de donner des connaissances susceptibles de mieux nous renseigner sur ce qui nous effraie, de remettre dans leur contexte les diverses tentatives de détournement de cette peur à des fins politiques.</description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Wed, 20 Aug 2008 14:21:05 +0200</pubDate>
  <copyright></copyright>
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  <item>
    <title>L'orage</title>
    <link>http://blog.nepigo.net/post/2007/06/14/Lorage</link>
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    <pubDate>Thu, 14 Jun 2007 10:57:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>W. Nepigo</dc:creator>
        <category>fictions</category>
            
    <description>&lt;p&gt;En ce début d’après-midi, il fait beau. Devant ma fenêtre, un vent léger
agite les branches d’un saule. Je suis tranquillement assis dans un bureau
donnant dans une rue près de la place du marché, à Liège ; autour de moi,
les pièces sont silencieuses, je suis seul dans les bureaux, les bruits du
dehors me parviennent mais un peu étouffés. J’aime beaucoup ce calme d’après le
repas de midi, ce pas de côté dans la journée. Je parcours les dernières
informations sur mon écran, mais c’est plus pour m’occuper le regard qu’autre
chose. Au menu : des politiciens qui s’agitent – c’est temps d’élections
–, des morts au Moyen-Orient, des marchands qui vendent, des journalistes qui
donnent leur opinion sur tout et appliquent à leur culture personnelle le
traitement dit «de la confiture» ; «il faut que tout change pour que rien
ne change», a-t-on écrit, il semble que pour aujourd’hui l’immobilité brute
suffira. Je m’assoupis quelques instants.&lt;/p&gt;    &lt;p&gt;Mon café achevé, je sors faire un tour en ville, j’ai besoin de marcher.
C’est samedi, hélas! Je l’avais oublié. Je tâche de ne pas trop m’énerver
intérieurement sur les foules qui se pressent devant les devantures des
magasins ; c’est presque facile, ici, tant même le spectacle de la
compensation télé-guidée épouse, dans cette ville, des formes chaleureuses et
humaines. Les discussions éclatent à tout bout de champ, l’atmosphère est
placide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, je ne parviens pas à trouver le calme. Mon esprit tourne et
retourne sans cesse les mêmes litanies. Chômage, chômage, chômage, deux ans
déjà. Si les débuts étaient légers, je le vis beaucoup moins bien depuis
quelques mois. Je reste englué dans une langueur qui à la fois m’énerve et
m’anesthésie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je décide de faire une vraie promenade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chômage. C’est un monde, presqu’un monde à l’envers. La première et
principale difficulté, c’est le regard des autres, surtout ceux qui travaillent
à temps plein. «Assisté», «parasite» sont des mots qui reviennent. Je sais
pourtant bien que ces deux mots, lorsqu’ils sont prononcés, expriment autant la
rancœur que la jalousie dans la bouche de gens qui n’ont plus vraiment le temps
de vivre comme ils l’aimeraient. Rien à faire : cela blesse quand même. Ou
alors, cette critique provient de gens qui ont suffisamment d’argent pour ne
pas avoir besoin de travailler et qui, se tenant eux-mêmes en très haute
estime, tolèrent mal que des personnes extérieures à leur système de valeurs
puissent elles aussi goûter au luxe incroyable d’avoir le temps de faire ce
qu’elles veulent quand elles le veulent. Mais ça, à la limite, ce serait plutôt
drôle, s’ils étaient les seuls.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxième difficulté, c’est la précarité. Outre l’extrême simplicité de
mon train de vie, je sens bien que la pression est forte pour en finir avec ce
système : la Belgique est aujourd’hui le dernier pays de l’OCDE à ne pas
avoir de limites dans le temps pour les allocations de chômage, le Roi Nombril
progresse tous les jours dans les mentalités… Et je n’ai pas, pour le moment,
d’autre plan de secours que mon optimisme des bons jours et quelques
compétences un peu spécialisées à vendre mollement, ce que je fais de temps à
autre pour améliorer l’ordinaire. Ce que j’aime faire, je préfère le donner que
le vendre. Je garde des souvenirs assez misérables des quelques emplois
vraiment rentables que j’ai occupés; je ne veux pas retomber dans un boulot qui
soit une humiliation quotidienne pire que la pauvreté, devoir mal faire un
boulot intéressant est au moins aussi rageant que devoir bien faire un boulot
nuisible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La troisième et dernière difficulté est plus intime mais pas la moins
délicate. Si je reçois de l’argent pour vivre (420 euros mensuels exactement),
ce n’est pas en reconnaissance de ce que je fais ou de qui je suis. Cet argent
tombe du ciel, un peu abstraitement, pour de nobles (ou moins nobles) raisons
d’Etat. Que je fasse quelque chose de véritablement utile ou que je ne fasse
rien, cela revient au même – d’ici peu je devrai certainement commencer à
accumuler des «preuves de comportement actif de recherche d’emploi», qu’on ne
compte pas sur moi pour jouer à ce petit jeu de paillasson. Ainsi organisée,
cette aumône publique est aveugle et je me sens parfois comme en apesanteur,
pour un peu je me sentirais presque – un comble – comme ce jeune homme trop
riche des &lt;em&gt;Tribulations d’un chinois en Chine&lt;/em&gt; de Jules Verne, qui
s’ennuie à mourir dans l’abondance et ne retrouve goût à la vie que confronté à
la nécessité. Me voilà bien attrapé : d’un côté l’ennui, de l’autre
l’humiliation… Ce dilemme me poursuit, implacable, m’englue dans un marasme
dont je ne parviens pas à me défaire ; je sens que je m’aigris, que je
m’isole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je continue mon trajet, j’arrive à présent en bord de Meuse. Je me demande
vraiment qui a été assez criminel – ou véreux – pour laisser construire ces
horreurs multiétages, déjà branlantes et lépreuses une vingtaine d’années à
peine après leur construction. La rivière, encadrée par deux digues de béton,
coule vite, si vite que la végétation ne pousse guère sur ses bords. Cet
endroit est pourtant étrangement en mouvement, la vie commence à reprendre ses
droits mais on est encore dans la première phase de décomposition, celle des
champignons. L’air est devenu plus humide et plus lourd, le vent est tombé. Au
loin, au-dessus des collines qui enserrent la ville, des nuages sombres
roulent. Je ralentis un peu le pas, je ne me sens pas bien, j’ai envie de
fumer. Ah, merde, ça y est, j’y ai pensé, foutu ! Je sais bien que cette
pensée ne me quittera plus, s’intensifiera jusqu’à la douleur jusqu’à ce que
mes neurones aient obtenu leur molécule fétiche. Je roule, j’allume.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela fait des années maintenant que je me défonce. Rien de très grave, mais
une habitude de pétard quotidien dont je ne parviens pas à me défaire. Qui a
dit que la marie-jeanne n’entraînait pas de dépendance ? La défonce, c’est
vraiment un truc de flemmard, un truc pour tout avoir tout de suite. Une façon
de brûler les étapes. Le problème, c’est que ça marche, vraiment, on goûte à la
saveur de l’éternité et ça vous marque à vie. Mais ça ne marche pas longtemps.
Il faut des doses de plus en plus massives pour garder au plaisir sa dimension
vertigineuse, pour faire taire la conscience de soi. Le corps s’habitue à nos
tours de passe-passe. Nous aimerions tellement le soumettre, aller plus vite,
plus loin, plus fort. Mais au bout de la soumission il n’y a que la mort, nous
sommes notre corps et ne pouvons survivre à son absence. C’est lui le maître,
il nous rappelle froidement à l’ordre quand nous dépassons ses limites.
Obscures lois de l’équilibre en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’avance le long de la rivière, les idées maintenant embrouillées dans une
ouate sans douleur mais sans acuité. Je marche pendant au moins une heure,
droit devant moi. Il fait de plus en plus lourd, mon T-shirt me colle dans le
dos, je déteste ça. Je décide de rebrousser chemin. J’ai les idées noires,
comme une gangue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai été plus loin que je ne le pensais ; je suppose que le joint
n’aide pas, mais je me sens fatigué et je m’asseois sur le bord du chemin. Si
seulement cet orage pouvait éclater! Vous êtes-vous déjà serré un bouton entre
le pouce et l’index ? Appuyer, appuyer sur le mal, l’intensifier jusqu’à
ce qu’enfin il éclate et que la douleur laisse place à la détente, au plaisir.
Contraction, détente. Serrer, serrer, serrer, jouir enfin ! Mais rien ne
vient.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me lève, maussade, et reprends mon chemin. Je retourne vers la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En passant dans une ruelle, non loin du Perron, je passe devant un café que
je connais, j’y vais de temps à autre. Mais aujourd’hui je ne suis pas
d’humeur, autant ne pas imposer ma morosité à des gens qui n’ont rien demandé
et qui, de toute façon…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Hé, Walter?&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À qui est cette voix ? Je me retourne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fille. Ellie. Je la regarde de loin depuis des années, je n’ai jamais
osé l’approcher, elle connaît mon nom? Je distingue d’autres gens autour
d’elle, d’autres mecs, je ne les connais pas, je ne vois qu’elle. Elle m’invite
à m’asseoir ; je décline, je suis occupé, j’ai des choses à faire, je
bredouille quelque excuse et je m’enfuis. Pas maintenant, pas aujourd’hui, pas
comme ça. En plus ces types sont certainement des soupirants, pas envie de me
joindre au fan-club, c’est vrai, pour qui elle se prend celle-là ?! Je me
dirige vers chez moi en la traitant de tous les noms, maudissant la féminine
engeance et me jurant de toujours, de ne jamais…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;… à peine rentré à la maison, je craque. Je frappe ma porte du poing, de
toutes mes forces ; je me fais très mal, mon poing traverse à demi la
porte et le bois peint me rentre dans les chairs. Mais je continue à cogner, je
cogne avec les poings, la tête, les épaules, tout le corps, je me jette sur mon
lit en pleurant de douleur et de rage, comme un con, je hurle en mordant à
pleine bouche mon oreiller pour étouffer les sons. Cela fait du bien, je me
calme un peu. Que s’est-il passé ? Je ne pleure jamais, la dernière fois
c’était pour la mort d’un de mes meilleurs amis, j’avais 16 ans. Brusquement je
ne supporte plus d’être enfermé, je ressors, je dois foutre le camp, où ?
Je suis en nage, il fait toujours aussi lourd, j’erre dans les rues, un peu
groggy, le sang me bat aux tempes. Dix minutes après, je me retrouve devant ce
même café.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle est toujours là. Seule, les autres sont partis. Elle lève la tête et
m’aperçoit, sursaute un peu et esquisse un sourire. Mais elle ne dit rien, et
me regarde avec beaucoup d’attention. Je m’approche doucement, je m’assieds
devant elle. Quelques instants de silence passent, étrangement calmes. J’ai,
depuis quelques secondes, une conscience extraordinairement précise de mon
corps, qui pourtant est devenu si léger; nous ne disons rien, nous savons déjà
tout. Je vois… Je ne sais plus ce que je vois. Des yeux, des jardins. Des
rires. Cette main. Fermant les yeux un court instant, je sens subitement une
forte odeur de pluie, de grosses gouttes commencent à tomber, une rafale de
vent fait se lever des tourbillons de poussière. Je frissonne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Tu viens ?&lt;/em&gt; »&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Oui…&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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    <title>Lucifer en ses oeuvres</title>
    <link>http://blog.nepigo.net/post/2007/03/22/Lucifer-en-ses-oeuvres</link>
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    <pubDate>Thu, 22 Mar 2007 16:41:00 +0100</pubDate>
    <dc:creator>W. Nepigo</dc:creator>
        <category>fictions</category>
            
    <description>&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bruxelles, début septembre 2005, quelque part au-dessus du Parvis de
St-Gilles...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;    &lt;p&gt;Ce n’est plus si facile de trouver le Diable. Il n’y a pas si longtemps, on
pouvait encore le contacter rapidement en lui proposant une âme à vendre ;
j’avais déjà utilisé ce subterfuge avec succès par le passé ; pourtant,
cette fois-ci, il n’est pas venu. Je le pistais depuis plus de vingt ans et
j’avais remarqué que ses manifestations allaient en s’amenuisant ;
cependant je ne m’attendais pas à ce que cet expédient suprême demeure
impuissant. Toutes mes propositions demeurèrent vaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne me restait plus qu'à faire le tour de ses relations. Je me mis donc en
rapport avec ceux qui le connaissent le mieux : les exorcistes. Pourtant,
je dus vite déchanter. Les quelques-uns existant encore au sein de l’Eglise
Catholique étaient de vieux grabataires fainéants qui voulurent à toute force
me faire partager leur partie de cartes ; ils ne semblaient plus en
commerce régulier avec quelque démon que ce soit. Il en existait d’autres au
sein des autres églises chrétiennes, quelques-uns également en Islam et dans
certaines communautés juives ; mais après examen je me rendis compte que
tous ceux qui prétendaient continuer à le chasser quotidiennement étaient de
simples charlatans abusés par leurs propres croyances. Les autres s’ennuyaient
ferme, et aucun ne put me donner d’autre renseignement que : rien à
signaler, activité démoniaque proche de zéro. Du côté des chasseurs, donc, chou
blanc : restaient les adorateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://blog.nepigo.net/public/cornes.jpg&quot; alt=&quot;cornes.jpg&quot; style=&quot;float:right; margin: 0 0 1em 1em;&quot; /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de mes traques précédentes, j’avais fini par repérer des sectes
sataniques, des vraies, rien à voir avec ces innombrables émanations de
l’industrie du divertissement que l’on vous ressert entre le dessert et le
café. J’en connaissais exactement deux : les DURL (doctes universitaires
replets et lucifériens), une association relativement inoffensive basée à La
Haye aux Pays-Bas, et Satan’s not dead, une secte beaucoup plus dangereuse qui
se réunissait sur une île perdue au large du Maine, aux Etats-unis. Mais, là
encore, j’en fus pour mes frais : la première avait mis la clé sous la
porte lors de la mort du président-fondateur-secrétaire et ne semblait plus
poursuivre ses activités. La seconde, en revanche, existait toujours mais avait
dû subir une sorte de putsch à sa tête car elle avait déménagé dans une île du
Pacifique connue pour sa modération fiscale. Personne ne répondait plus au
téléphone. Je commençai à déprimer un peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne me restait plus que ma dernière carte, madame Senchaz. Cette horrible
femme, qui me loue usurairement le réduit sordide où je vis, connaissait Satan
au plus intime d’elle-même ; aucune femme, même folle de colère ou de
frustration, n’aurait pu produire à elle seule une telle combinaison de
mesquinerie, de méchanceté et de perversité. C’était grâce à elle que j’avais
pu observer Lucifer pour la première fois, plus exactement ses diverses
manifestations, lorsqu’il la visitait. À ses grandes heures, elle était
spectaculaire : je me souviens d’une lourde journée d’août où elle avait
torturé son chat de longues heures durant, écoutant à plein volume une atroce
rengaine italo-synthétique des années 80 qui couvrait presque les miaulements
désespérés du matou et les pleurs de son mari, très attaché à la bête.
Pourtant, de légers indices m’indiquent que le Mal s’éloigne d’elle ; je
l’ai vue, avant-hier, croiser le chemin d’un immigré sans changer de trottoir.
Et, surtout, ce matin, elle m’a parlé gentiment sans en profiter pour me
postilloner au visage. Là, c’est sûr, Satan a de gros ennuis. Pauvre Satan, je
me demande ce qu…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Garde ta pitié pour toi.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui êtes-vous ? Comment parvenez-vous à vous écrire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je suis. C’est tout. C’est toi qui me nommes. Tu me cherches depuis
longtemps. Pourquoi?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah, alors c’est toi… Enfin. Je te piste depuis longtemps, c’est vrai. Ce
n’est pas la première fois que je me trouve en ta présence, tu sais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Oui, je sais.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On m’a demandé d’écrire un article sur toi. J’ai fait des recherches, comme
par le passé, mais cette fois-ci c’est toi qui me trouves et non
l’inverse ; tu ne te trahis plus par tes actes. En fait, tu n’agis presque
plus. J’ai surveillé de près tes anciennes relations, elles ne sont de toute
évidence plus en rapport avec toi. Je ne comprends pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Quoi donc ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment tu fais pour faire autant de mal sans te trahir, sans que l’on te
voie. Les gens se séparent les uns des autres, toujours davantage ;
aujourd’hui j’ai 27 ans et mes amis, même de passage, me sont plus importants
au quotidien que ma propre famille. J’ai déménagé huit fois en dix ans,
abandonnant à chaque fois de nouvelles rencontres. Je ne connais plus un seul
couple dont les membres soient capables de se sacrifier ne serait-ce qu’un peu
l’un pour l’autre, à part peut-être mes grands-parents. Semer la discorde,
séparer les êtres les uns des autres pour les tourmenter dans la solitude de
leur fierté, c’est pourtant ta marque, ton signe ! En fait, je me demande
si tu n’as pas fini par vaincre. Si tu es victorieux, pourquoi te
terres-tu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je ne suis pas victorieux. Personne n’est victorieux.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne te crois pas. Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater tes
dégâts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce dont tu parles existe bien, mais je n’y suis pour rien.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Menteur ! Je te connais assez, c’est toi qui pousses à l’égoïsme, la
suffisance, la lâcheté ! Tu nous as si bien flattés, si convaincu de notre
toute-puissance que nous ne tolérons désormais plus aucune limite, comment
oses-tu prétendre que tu n’as rien à voir avec cette… ah, les mots me manquent
!! '' C’est normal. La catastrophe dont tu parles est bien plus large que ce
que tu imagines. Je n’en suis qu’un gros iceberg à demi-fondu ; dans le
tourbillon, autour de moi, une foule dont tu n’as même pas idée. Des
odeurs ; des gestes ; certaines lumières. Bientôt nous disparaîtrons.
''&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi ? De quoi parles-tu ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Tu aimerais pouvoir m’imputer ce qui arrive. J’ai toujours eu le dos
large. Je ne te ferai pas ce plaisir cette fois-ci.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je t’en prie, dis-moi. Que se passe-t-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Toujours la même chose, mais avec des moyens différents. Je suis le
Tentateur, c’est entendu ; mais c’est vous qui avez cédé. Vous êtes
puissants, rapides ; mais solitaires et malades. Vos outils vous sont
devenus indispensables pour vivre ; vous dépendez d’eux presque
totalement. Vous n’avez plus qu’une place de plus en plus maigre sur leur
territoire. Ils vous colonisent graduellement, au fil de vos « découvertes
». Que crois-tu que je puisse devenir, avec eux? Ils ne pensent pas, ne croient
pas ; sitôt nés, meurent et c’est leur cadavre qui s’anime au long d’un
temps absolument rigide. Ils n’ont pas de mauvaises intentions ; ils n’ont
même pas d’intentions du tout. Ce sont les formes dégénérées de votre orgueil,
vos pauvres créations pathétiques ! Qu’elles sont laides ! Qu’elles
grouillent ! Vous ne créez que dans la destruction et vous voudriez vous
débrouiller tout seuls, encore !&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, ne t’en déplaise. Parce que je ne suis pas sûr que tu soies étranger à
ce gâchis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;img src=&quot;http://blog.nepigo.net/public/./.O__pensez-vous_allernet_s.jpg&quot; alt=&quot;O__pensez-vous_allernet.jpg&quot; /&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Tu as tort. Je n’aurais jamais imaginé que vous seriez assez stupides
pour adopter volontairement mon mode de pensée. Vous n’allez pas vers la mort,
ce serait trop beau ; vous allez vers l’immortalité, la fin de toute vie.
Vous ne vous reproduirez plus ; vous vous entre-tuerez comme des dieux.
Votre temps aura disparu, fondu dans le présent éternel de la fascination. Vous
serez devenus des objets. Jamais plus vous n’aurez accès à l’espoir ; la
déception ; l’exquise surprise de la conscience qui se sait mortelle et se
réveille au matin aux côtés d’un amour. Vous aurez fait disparaître les corps,
les sexes, toute différence. Vous n’aurez même plus le temps d’être conscients.
Vous ne serez plus que des brutes surpuissantes et éteintes, obsédées par
l’énergie. Abrutis !!! Idiots !!!&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Tu te tais? Tu as raison. Aucun mot n’est assez puissant pour exprimer
ce que tu pourrais avoir à dire.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas. Peut-être as-tu raison. Mais, pardonnes-moi si je m’étonne,
pourquoi déplores-tu cette situation ? Après tout, c’est tout de même bien
toi qui nous a apporté la connaissance !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Tu me surestimes. Je n’ai aucun intérêt à gagner complètement car je
n’existe pas en dehors de mon adversaire ; si je le tue, je disparais. Je
suis la destruction et la mort ; comment pourrais-je exister sans espoir
et sans vie ? Ce ne sont pas vos cadavres mécaniques qui se mettront à
croire. Je ne sais pas comment faire marche arrière, c’est trop tard. Je suis
la première victime de la situation. Je te l’avoue, je suis dépassé par les
événements. Et considérer ma disparition prochaine ne me fait pas
plaisir.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oooh. Pauvre Satan !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Tu te moques de moi alors que je suis à terre. Bravo. Je suppose que tu
crois pouvoir vivre sans moi !…&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais bien sûr. Tout comme j’ai cessé de croire en Dieu, je ne croirai plus
en toi, et c’est cela qui te rend malade, qui te fait peur, c’est cela qui te
fera disparaître. Les créatures mythiques n’existent que dans la mesure où nous
y croyons, c’est bien connu !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Espèce de petit... Hmmm. Sale temps pour l’imaginaire… Tu veux savoir?
Tu as raison. C’est même d'ailleurs pour cela que je t’ai choisi, toi qui
croyais encore en moi, pour recueillir mes dernières paroles. Ce que tu viens
de lire est mon testament, l’ultime trace que je laisserai en ce monde :
le nom de mon meurtrier, toi, le dernier à avoir cru en moi et à m’avoir renié.
Sois maudit !!&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voilà. Déjà une demi-heure que j’attends, Satan n’a pas redonné signe de
vie. Rien ne s’est plus inscrit sur cette page. Pourtant, je n’arrive pas à
croire que ce soit terminé. Pas une fois, dans ses rapports avec nous, Satan
n’a dit la vérité, pourquoi faudrait-il le croire cette fois-ci ? Ce qu’il
a dit au sujet de la fin de la fragilité des hommes, de leur transformation
progressive en objets est pourtant vrai, j’en suis persuadé ; on ne peut
mentir en tout, il faut toujours donner quelques éléments véridiques pour
tromper, c’est la règle de base. Est-il vraiment mort ? Ou n’est-ce là
qu’un de ses tours pour mieux se soustraire à mes recherches ? À l’heure
où je publie ces lignes, le mystère reste entier…&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;C’est ainsi que je mis en scène ma disparition du monde des hommes. W.
Nepigo, ce plumitif malingre qui me traquait depuis longtemps devint ainsi, en
publiant mon « testament », l’agent le plus efficace de ma protection! Hé
hé… Dorénavant, je n’ai plus besoin de m’incarner en cornu sulfureux ou autre
artefact laborieux. Je n’ai plus besoin d’effrayer les hommes pour qu’ils me
cèdent, bientôt j’occuperai enfin tout l’espace de leur perception; parqués
dans leurs villes, ils s’enseignent mutuellement mes divers composants, ils ne
sont plus que des pantins avec lesquels je joue à loisir. Moi, l’Orgueil des
hommes, je suis devenu une force immense ! Le plus drôle, c’est que ces
bouffons suffisants sont persuadés de vivre dans un monde désacralisé, un monde
qu’ils comprennent et dominent à leur guise ! Même l’hypnose n’arriverait
pas au dixième d’un tel résultat ! Vraiment, c’est du grand art, je suis
content de moi… Allez, il faut fêter ça, vous reprendrez bien une petite larme
?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description>
    
    
    
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